Daniele Lorenzini | Post-Epilogue: The Modern Subject of Desire (in French)

By Daniele Lorenzini

Pour rebondir sur le problème très délicat soulevé dans l’épilogue 9/13 de l’identification opérée par Foucault, dans Du gouvernement des vivants, entre le « sujet (occidental) moderne » et la « subjectivité chrétienne », il me semble important d’insister sur deux points.

D’une part, ce « focus » de Foucault sur la structuration « chrétienne » (mais il faudrait sans doute plutôt dire « stoïco-chrétienne ») du « sujet occidental moderne » ne nous empêche pas, comme Ann Stoler l’a justement observé, de faire travailler le genre de problématisation ici en jeu (les rapports entre gouvernement des êtres humains et manifestation de la vérité en première personne) dans d’autres contextes, apparemment lointains et en tout cas mobilisant des « archives » différentes de celles qu’a étudiées Foucault : ainsi, par exemple, Matthieu Renault et, plus récemment, Martina Tazzioli et moi-même (dans un article actuellement under review), ont essayé de faire dialoguer Foucault et Fanon sur cette question, en s’inspirant des analyses et des outils conceptuels déployés par Foucault pour poser le problème de l’« aveu colonial » ou des « conduites de non-vérité » dans les espaces coloniaux. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’« appliquer » les analyses de Foucault purement et simplement à d’autres contextes, mais plutôt d’utiliser les éléments de problématisation qu’il a contribué à forger (dans ce cas, la problématisation des rapports entre l’injonction de dire-vrai sur soi-même, les processus d’assujettissement/subjectivation, et le gouvernement des êtres humains) pour pousser plus loin ses analyses, pour les discuter, pour les compléter, pour les mettre en question, et en tout cas pour lesfaire travailler encore dans notre réflexion présente, d’une manière ou de l’autre. Ce genre d’opération, dont l’importance a été très justement mise en lumière par Achille Mbembe, n’est – me semble-t-il – pas rendue impossible par le caractère (inévitablement) situé des analyses foucaldiennes : le point de vue du généalogiste, tout comme celui de l’archéologue (si l’on peut encore tracer une distinction nette entre ces deux méthodes, ce que les travaux de Foucault des années 1980 nous suggèrent plutôt de ne pas faire), n’est jamais un point de vue de surplomb, ne se veut jamais porteur de vérités universelles, et si on a quelquefois l’impression que Foucault, dans ses cours ou livres, déroge à cette maxime, il est par contre crucial de toujours s’en souvenir, comme Kendall Thomas le faisait remarquer.

D’autre part, même si je suis le premier à insister sur la nécessité de mettre en question la catégorie du « sujet occidental moderne », qui prise en elle-même n’a sans doute aucun sens ni peut-être aucune valeur heuristique (le « sujet occidental moderne », cela n’existe sans doute pas, c’est une fiction – mais n’oublions pas que Foucault a montré aussi pourquoi travailler sur ou avec des « fictions » peut être stratégiquement important), je reste convaincu que Foucault, dans Du gouvernement des vivants, met le doigt sur un nœud historique qui se trouve au cœur d’une généalogie qui est, ne serait-ce qu’en partie, une généalogie de ce que « nous » sommes : « nous », citoyens vivant en Amérique du Nord, en Europe, et dans la plupart des États aujourd’hui soumis au logiques du capitalisme financier, dans notre « âge digital ».

Qu’on me comprenne bien : le problème n’est pas de dire « nous sommes tous, au fond, chrétiens » ; le problème n’est pas non plus exactement celui de la sécularisation, du « recul » ou du « retour » du religieux ; à mes yeux, le problème réside plutôt dans la structuration de la subjectivité de la masse des individus qui, aujourd’hui, participent activement – consciemment ou pas, volontairement ou pas (mais comment pourrait-on se soustraire à cela ?) – aux mécanismes gouvernementaux qui ont été si bien décrits par Bernard Harcourt dans Exposed. Si la thèse de ce livre est correcte, c’est-à-dire si la subjectivité de l’individu-consommateur-utilisateur de Google/Facebook/Twitter etc. est effectivement forgée aujourd’hui autour d’un désir de s’exposer au regard des autres, même si la plupart de nous sait très bien que cette exposition « volontaire » (et pourtant combien « incitée » !) de soi et l’un des moyens principaux que l’on utilise pour nous conduire, pour nous gouverner, eh bien alors les travaux de Foucault des années 1970-1980, et notamment le cours ici en question, peuvent encore jouer pour nous un rôle fondamental. Il ne faut pas oublier, en effet, que Du gouvernement des vivants est construit à partir des matériaux que Foucault avait rassemblés afin de rédiger le quatrième tome de l’Histoire de la sexualité (Les aveux de la chair), et que le cœur de ce projet, dans sa nouvelle forme – comme il l’écrit dans l’introduction à L’usage des plaisirs et comme il est évident aussi dans le cours de 1981, Subjectivité et vérité –, est bel et bien constitué par une généalogie de l’homme de désir, que Foucault fait remonter à ce nœud historique très complexe, aux frontières du stoïcisme romain et du christianisme des premiers siècles, où pour la première fois le désir aurait été détaché du continuum des aphrodisia grecs et transformé en « principe de subjectivation/objectivation des actes sexuels » (SV, p. 293), sur lequel l’individu est donc censé porter tout particulièrement son attention, qu’il doit déchiffrer soigneusement et finalement, dans le christianisme des premiers siècles, verbaliseret exposer aux yeux des autres.

Je suis convaincu que cette généalogie, que Foucault n’a retracée qu’en partie, est cruciale pour essayer de comprendre pourquoi et comment, aujourd’hui, nous sommes encore gouvernés (et constitués : assujettis/subjectivés) en tant que sujets de désir. En d’autres termes, le « désir » de s’exposer, d’avouer perpétuellement ce que nous sommes en train de penser et de faire – moyen essentiel du gouvernement des êtres humains dans notre digital age –, mérite sans doute d’être interrogé aussi (je ne dis pas exclusivement) en reprenant, en prolongeant, en corrigeant si nécessaire, la généalogie foucaldienne de l’homme de désir. Bref, cette idée, qui nous semble peut-être un peu étrange, et qui pourtant continue sans doute à travailler dans les profondeurs de l’histoire, selon laquelle l’aveu de soi-même peut nous conduire au salut, à la guérison, au bonheur etc., constitue (encore) l’un des pivots, l’une des manières fondamentales par lesquelles « nous » sommes gouvernés.

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