{"id":11726,"date":"2023-06-21T16:58:39","date_gmt":"2023-06-21T20:58:39","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/?p=11726"},"modified":"2024-03-18T13:21:19","modified_gmt":"2024-03-18T17:21:19","slug":"sirera-romeo-la-possible-influence-nietzscheenne-dans-la-conception-deweyenne-de-lart-dans-son-ouvrage-experience-et-nature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/sirera-romeo-la-possible-influence-nietzscheenne-dans-la-conception-deweyenne-de-lart-dans-son-ouvrage-experience-et-nature\/","title":{"rendered":"Sirera Rom\u00e9o | La possible influence nietzsch\u00e9enne dans la conception deweyenne de l\u2019art dans son ouvrage Exp\u00e9rience et Nature"},"content":{"rendered":"<h2>Par Sirera Rom\u00e9o, \u00e9tudiant en master 1, philosophie sociale et politique<\/h2>\n<p>Dans le paragraphe 299 (\u00ab\u00a0Ce que l\u2019on doit apprendre des artistes\u00a0\u00bb) du livre IV du <em>Gai Savoir, <\/em>Nietzsche se questionne sur les moyens dont nous disposons pour \u00ab\u00a0rendre les choses belles, attirantes, d\u00e9sirables lorsqu\u2019elles ne le sont pas\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, ajoutant directement apr\u00e8s :\u00a0\u00ab\u00a0\u2014 et je suis d\u2019avis qu\u2019elles ne le sont jamais en soi\u00a0\u00bb. Nietzsche r\u00e9pond ensuite \u00e0 sa question et d\u00e9taille quels sont les moyens dont les artistes se servent pour rendre belles des choses. Il se concentre davantage sur l\u2019art visuel et cite p\u00eale-m\u00eale des effets d\u2019\u00e9loignement, de perspective et de distorsion de la vue, de contemplation \u00e0 travers des verres teint\u00e9s etc. Seulement, l\u2019auteur ajoute : \u00ab\u00a0c\u2019est tout cela que nous devons apprendre des artistes, en \u00e9tant pour le reste plus sages qu\u2019eux\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Mais plus sages en quoi? L\u2019auteur s&#8217;explique : \u00ab\u00a0Car chez eux, cette force subtile qui leur est propre s\u2019arr\u00eate d\u2019ordinaire l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eate l\u2019art et o\u00f9 commence la vie; mais<em> nous, <\/em>nous voulons \u00eatre les po\u00e8tes de notre vie, et d\u2019abord dans les chose les plus modestes et les plus quotidiennes\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. Ce que nous comprenons ici, c\u2019est que les artistes maintiennent abaiss\u00e9e la barri\u00e8re existante entre les arts d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et la vie de l\u2019autre, et ne rendent beaux seulement les objets pouvant (l\u00e9gitimement) rentrer dans la cat\u00e9gorie de l\u2019objet d\u2019art. En cela, ils privent tout un pan de leur existence d\u2019une dimension esth\u00e9tique. Nietzsche entend donc, pour la communaut\u00e9 d\u2019esprits libres qu\u2019il entend rassembler autour de ses \u00e9crits (d\u2019o\u00f9 ce \u00ab\u00a0<em>nous<\/em>\u00a0\u00bb italis\u00e9), relever cette barri\u00e8re s\u00e9parant l\u2019art de l\u2019existence afin de faire rentrer l\u2019art dans la vie, c\u2019est-\u00e0-dire dans tous les domaines possibles d\u2019existence, et ce jusque dans les plus menus d\u2019entre-eux.<\/p>\n<p>Ce geste de renaturalisation de l\u2019art, ou de d\u00e9sartificialisation de l\u2019art, semble co\u00efncider avec le geste effectu\u00e9 quelques d\u00e9cennies plus tard par le philosophe \u00e9tatsunien John Dewey. Ce dernier s\u2019est en effet attach\u00e9 \u00e0 d\u00e9construire la division qu\u2019il existait traditionnellement en philosophie entre l\u2019exp\u00e9rience subjective de l\u2019homme d&#8217;une part et la nature et ses lois objectives d\u2019autre part. Il s\u2019agissait au contraire, pour lui, de mettre la lumi\u00e8re sur l\u2019imbrication qu\u2019il existe entre ces deux p\u00f4les, sur le perp\u00e9tuel processus de transaction \u00e0 l\u2019\u0153uvre qui fait que n\u2019est m\u00eame plus possible la dissociation de ces deux p\u00f4les tant ils sont coextensifs. Cette entreprise de mise \u00e0 jour et de d\u00e9nonciation des dissociations existantes s\u2019effectue par de multiples moyens dans l\u2019\u00e9laboration philosophique deweyenne. Ces diff\u00e9rents moyens \u00e0 l\u2019oeuvre sont pr\u00e9sents dans son livre <em>Exp\u00e9rience et Nature,<\/em> publi\u00e9 une premi\u00e8re fois en 1925 et une seconde fois en 1929 : sont repens\u00e9s le lien du corps et de l\u2019esprit; les rapports entre les moyens et les fins; les rapports entre ce qui est incertain, irr\u00e9gulier et dangereux d\u2019une part et ce qui est s\u00fbr, r\u00e9gulier et pr\u00e9visible de l\u2019autre; mais aussi les cons\u00e9quences morales induites par de telles consid\u00e9rations (tant de th\u00e9matiques elles aussi nietzsch\u00e9ennes, mais que nous ne pouvons pas suffisamment d\u00e9velopper dans ce court essai) . Or ce qui nous int\u00e9resse ici dans la perspective de la continuit\u00e9 nietzsch\u00e9enne qu\u2019il pourrait exister chez Dewey, c\u2019est lorsque ce dernier parle de l\u2019art dans le chapitre 9 de l\u2019ouvrage. L\u2019auteur s\u2019attache dans ce chapitre \u00e0 montrer qu\u2019il n\u2019y a pas rupture mais continuit\u00e9 entre l\u2019art et l\u2019exp\u00e9rience que l\u2019on en fait, allant jusqu\u2019\u00e0 esth\u00e9tiser toutes les parcelles de l\u2019exp\u00e9rience. Il faut comprendre ce geste de d\u00e9sarticulation de l\u2019art \u00e0 l\u2019objet d\u2019art seulement et de r\u00e9articulation de l\u2019art au sujet d\u2019une exp\u00e9rience dans le plan d\u2019ensemble de l\u2019oeuvre. Montrer le lien existant entre l\u2019art et l\u2019exp\u00e9rience est un moyen pour continuer son entreprise g\u00e9n\u00e9rale qui vise \u00e0 penser la transaction permanente entre l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une part et la nature d\u2019autre part. L\u2019art, qui est donc une forme d\u2019exp\u00e9rience, sera en fait un des \u00e9l\u00e9ments qui met en relation l\u2019exp\u00e9rience et la nature. Dans l\u2019art, c\u2019est-\u00e0-dire non pas dans l\u2019objet artistique mais dans l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique que fait le sujet, se r\u00e9alise en acte le processus de transaction existant entre l\u2019exp\u00e9rience et la nature. Si on essaye de tirer les cons\u00e9quences logiques de cette id\u00e9e, on pourrait dire que l\u2019art est ce qui permet le d\u00e9ploiement d\u2019une vie toujours plus intense dans le sujet qui en fait l\u2019exp\u00e9rience. L\u2019art serait donc l\u2019accroissement des forces vitales qui s\u2019effectue dans ce continuum d\u2019exp\u00e9rience et de nature. L\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique permettrait donc l\u2019av\u00e8nement toujours plus vivifiant de la nature dans l\u2019homme. Nous nous retrouvons ici dans des consid\u00e9rations nietzsch\u00e9ennes qui consistent \u00e0 faire de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique un lieu d\u2019av\u00e8nement de la nature et de la vie dans l\u2019homme, av\u00e8nement qui se traduit chez Nietzsche par la notion de \u00ab\u00a0volont\u00e9 de puissance\u00a0\u00bb. Nous nous attacherons donc \u00e0 essayer de mettre \u00e0 jour les liens qui pourraient exister entre la pens\u00e9e nietzsch\u00e9enne et la pens\u00e9e deweyenne afin d\u2019en \u00e9tudier les cons\u00e9quences et de savoir si l\u2019on pourrait \u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se que la conception de la volont\u00e9 de puissance aurait pu influencer tr\u00e8s indirectement la pens\u00e9e deweyenne.<\/p>\n<p><strong><u>1) Le refus de l\u2019absolutisation et de l\u2019autonomisation de l\u2019art au profit de l\u2019association permanente de l\u2019art \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et \u00e0 la nature et la vie<\/u><\/strong><\/p>\n<p>Nous devons expliciter la volition nietzsch\u00e9enne susmentionn\u00e9e (\u00ab\u00a0mais<em> nous, <\/em>nous voulons \u00eatre les po\u00e8tes de notre vie\u00a0\u00bb). Ce qui se joue ici, c\u2019est \u00e0 la fois un rejet et une exhortation. C\u2019est un rejet consistant \u00e0 ne pas vouloir r\u00e9duire l\u2019art \u00e0 une th\u00e9orie du canon esth\u00e9tique (qui \u00e9tudie les tenants et les aboutissants du jugement de go\u00fbt, par exemple). C\u2019est une exhortation pour passer \u00e0 un nouveau paradigme, celui d\u2019une physiologie de l\u2019art qui aura pour centre d\u2019int\u00e9r\u00eat non pas les objets d\u2019art mais la capacit\u00e9 artistique du sujet, de l\u2019\u00eatre-humain, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9tude de ses \u00e9tats de puissance (et d\u2019impuissance) et de l\u2019enrichissement de ses forces vitales. Or l\u2019art est un moyen permettant justement aux forces vitales de se d\u00e9ployer pleinement dans celui qui fait une exp\u00e9rience esth\u00e9tique. A l\u2019oppos\u00e9 de cette conception de l\u2019art se situe une autre conception que Nietzsche n\u2019a eu de cesse de critiquer : les formes d\u2019art qu\u2019il qualifiait d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0asc\u00e9tiques\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qui avaient pour cons\u00e9quence non pas un encouragement des forces vitales de celui qui se fait artiste mais tout au contraire un d\u00e9couragement et un affaiblissement de ces derni\u00e8res. Il pense notamment \u00e0 l\u2019art de Wagner (et son op\u00e9ra <em>Parsifal<\/em>) mais aussi \u00e0 des philosophes de l\u2019art comme Kant ou Schopenhauer. Ce rejet de l\u2019art asc\u00e9tique est effectu\u00e9 dans la troisi\u00e8me dissertation de la <em>G\u00e9n\u00e9alogie de la Morale<\/em>, intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Que signifient les id\u00e9aux asc\u00e9tiques?\u00a0\u00bb. Dans le sixi\u00e8me paragraphe de cette dissertation, Nietzsche estime que le probl\u00e8me de l\u2019esth\u00e9tique kantienne \u2014 qui a ensuite \u00e9t\u00e9 reprise par Schopenhauer avec quelques modifications puis mise en pratique par Wagner \u2014 est un probl\u00e8me de point de vue. En prenant comme pr\u00e9suppos\u00e9 que l\u2019art r\u00e9side dans l\u2019objet artistique (et non dans le sujet), Kant a logiquement fond\u00e9 sa th\u00e9orie du beau \u00e0 partir du regard du spectateur, et non pas du cr\u00e9ateur. \u00ab\u00a0[\u2026] Kant, comme tous les philosophes, au lieu de viser le probl\u00e8me esth\u00e9tique \u00e0 partir des exp\u00e9riences de l\u2019artiste (du cr\u00e9ateur), n\u2019a r\u00e9fl\u00e9chi sur l\u2019art et le beau qu\u2019\u00e0 partir du seul \u00ab\u00a0spectateur\u00a0\u00bb et ce faisant a introduit sans s\u2019en aviser ce \u00ab\u00a0spectateur\u00a0\u00bb lui-m\u00eame dans le concept de \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. C\u2019est pourquoi Kant en vient \u00e0 d\u00e9finir le beau, dans la <em>Critique de la facult\u00e9 de juger<\/em>, comme un objet qui est d\u00e9gag\u00e9 de tout int\u00e9r\u00eat utilitaire et consommatoire que je pourrais avoir de lui. Il distingue d\u00e8s lors l\u2019objet agr\u00e9able (qui est bon), celui qui fait intervenir mon d\u00e9sir d\u2019usage et de consommation, de l\u2019objet esth\u00e9tique (qui est beau) qui n\u2019entre dans aucun rapport d\u2019usage. Nietzsche s\u2019oppose \u00e0 cette scission entre le beau d\u2019une part et le bon de l\u2019autre, et fait appel \u00e0 une d\u00e9finition que Stendhal propose du beau pour contrer la th\u00e9orie kantienne : \u00ab\u00a0Que l\u2019on compare \u00e0 cette d\u00e9finition cette autre, due \u00e0 un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0spectateur\u00a0\u00bb et artiste \u2014 Stendhal, qui nomme \u00e0 un endroit le beau <em>une promesse de bonheur<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>. Notons que l\u2019art, chez Kant, procure tout de m\u00eame un certain plaisir. Cependant, ce plaisir d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 se situe aux antipodes du bonheur d\u00e9sirant dont parle Nietzsche citant Stendhal. Ce geste nietzsch\u00e9en consistant \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer la dimension d\u00e9sirante dans l\u2019art, \u00e0 surmonter la c\u00e9sure entre l\u2019art d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 d\u2019une part et la vie int\u00e9ress\u00e9e, utilitaire et consommatoire de l\u2019autre, semble \u00eatre repris et retravaill\u00e9 par John Dewey dans le neuvi\u00e8me chapitre d\u2019<em>Exp\u00e9rience et Nature<\/em>, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Exp\u00e9rience, nature et art\u00a0\u00bb. Dewey propose une d\u00e9finition de l\u2019art : \u00ab\u00a0ce mode d\u2019activit\u00e9 charg\u00e9 de <em>significations<\/em> dont la possession est imm\u00e9diatement plaisante\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. On y retrouve ici la dimension d\u00e9sirante (avec le concept de plaisir) et consommatoire (avec la notion de \u00ab\u00a0possession\u00a0\u00bb) qui \u00e9tait au centre de le pens\u00e9e nietzsch\u00e9enne de l\u2019art. A l\u2019inverse, la conception kantienne purement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e de l\u2019art consiste en fait \u00e0 d\u00e9tacher l\u2019art de la nature et \u00e0 \u00e9sot\u00e9riser l\u2019art, \u00e0 l\u2019autonomiser, \u00e0 le faire entrer dans la cat\u00e9gorie des Beaux-Arts, m\u00e9ticuleusement distingu\u00e9e de toutes les autres formes de cr\u00e9ations. Mais lorsque l\u2019on comprend que l\u2019art est la continuation des tendances naturelles des \u00e9v\u00e9nements eux-m\u00eames naturels, et qu\u2019une \u00ab\u00a0perception enrichie d\u2019un plaisir ou une appr\u00e9ciation esth\u00e9tique est de m\u00eame nature que la jouissance de n\u2019importe quel objet accompli\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>, alors l\u2019art perd de son autonomie et se r\u00e9int\u00e8gre dans la nature qu\u2019il avait artificiellement quitt\u00e9e. C\u2019est pourquoi Dewey d\u00e9clare que l\u2019art est \u00ab\u00a0l\u2019aboutissement complet de la nature\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>. Ces consid\u00e9rations sur l\u2019art sont en fait un moyen, pour Dewey, de montrer le processus de transaction toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre entre l\u2019exp\u00e9rience et la nature. Le syllogisme est le suivant : on sait que l\u2019art est l\u2019aboutissement de la nature. Or tout art a d\u2019abord et avant tout une dimension \u00ab\u00a0exp\u00e9riencale\u00a0\u00bb (l\u2019art ne se situe pas dans l\u2019objet d\u2019art mais dans l\u2019exp\u00e9rience du sujet). Donc l\u2019exp\u00e9rience (qui est le lieu de manifestation de l\u2019art) est l\u2019aboutissement de la nature. La continuit\u00e9 entre l\u2019exp\u00e9rience et la nature est donc restaur\u00e9e au moyen de cet attribut commun aux deux qu\u2019est l\u2019art. C\u2019est pourquoi Dewey pr\u00e9cise \u00e0 la suite de l\u2019extrait susmentionn\u00e9 qu\u2019effectuer un changement dans la mani\u00e8re de concevoir l\u2019art a des cons\u00e9quences tr\u00e8s importantes : \u00ab\u00a0On en finirait alors avec les s\u00e9parations qui troublent les mani\u00e8res de penser actuelles : la division de toute chose en nature <em>et <\/em>exp\u00e9rience, de l\u2019exp\u00e9rience en pratique <em>et <\/em>th\u00e9orie, en art <em>et <\/em>science, de l\u2019art en art utile <em>et <\/em>beaux-arts, servile <em>et <\/em>libre\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>. Il faut donc se d\u00e9tacher de la conception de l\u2019art comme esth\u00e9tique d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et comprendre la nature d\u00e9sirante inh\u00e9rente de l\u2019art. L\u2019art, \u00e9tant avant tout \u00ab\u00a0exp\u00e9riencal\u00a0\u00bb, est en relation perp\u00e9tuelle avec les diverses dimensions de l\u2019exp\u00e9riencer que sont les d\u00e9sirs, les plaisirs etc.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re hypoth\u00e8se de rapprochement entre la pens\u00e9e de Nietzsche et celle de Dewey concernant l\u2019art pourrait nous amener \u00e0 entrevoir une autre sorte de coh\u00e9rence entre les deux pens\u00e9es; coh\u00e9rence qui aurait justement pour point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e cette conception de l\u2019art.<\/p>\n<h1><strong><u>2) La volont\u00e9 de puissance nietzsch\u00e9enne comme ombre lointaine de la conception deweyenne de l\u2019art<\/u><\/strong><\/h1>\n<p>Lorsque Dewey synth\u00e9tise les dix chapitres de son livre dans la pr\u00e9face de 1929 de son ouvrage <em>Exp\u00e9rience et Nature, <\/em>il explique qu\u2019il faut comprendre l\u2019exp\u00e9rience comme \u00ab\u00a0un moyen de divulguer les r\u00e9alit\u00e9s de la nature\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> et ajoute : \u00ab\u00a0L\u2019exp\u00e9rience n\u2019est pas un voile qui s\u00e9pare l\u2019homme de la nature; elle offre au contraire le moyen de p\u00e9n\u00e9trer toujours plus au coeur de celle-ci\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>. Ce r\u00e9sum\u00e9 du chapitre 1 lui permet donc de rendre claire sa position : l\u2019exp\u00e9rience est un prolongement de la nature, sa continuation. Or pour r\u00e9sumer le chapitre 9, il dit : \u00ab\u00a0L\u2019incorporation la plus \u00e9lev\u00e9e, parce que la plus compl\u00e8te, des op\u00e9rations et des forces naturelles \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, est r\u00e9alis\u00e9e par l\u2019art [\u2026]. L\u2019art repr\u00e9sente ainsi l\u2019\u00e9v\u00e9nement culminant de la nature aussi bien que le climax de l\u2019exp\u00e9rience\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>. On comprend donc que l\u2019art est ce qui permet le mieux \u00e0 la nature de se r\u00e9aliser dans l\u2019exp\u00e9rience humaine.\u00a0 L\u2019image de la montagne pourrait \u00eatre opportune pour concevoir cela : un versant repr\u00e9senterait l\u2019exp\u00e9rience et l\u2019autre versant la nature. Les deux versants se r\u00e9unissent au sommet, qui repr\u00e9sente l\u2019art : aboutissement de la nature et point culminant de l\u2019exp\u00e9rience.\u00a0 Or, lorsque Dewey essaie d\u2019\u00e9tayer sa d\u00e9finition dans les derni\u00e8res pages du chapitre 9 de l&#8217;ouvrage, ce dernier parle d\u2019un \u00ab\u00a0art plein d\u2019intelligence et d\u2019habilet\u00e9 destin\u00e9 \u00e0 traiter les choses naturelles de mani\u00e8re \u00e0 intensifier, purifier, prolonger et approfondir les satisfactions qu\u2019elles nous apportent spontan\u00e9ment\u00a0\u00bb et ajoute : \u00ab\u00a0Au cours de ce processus, que de nouvelles significations se d\u00e9veloppent et aboutissent \u00e0 de nouveaux modes et types de plaisirs, voil\u00e0 ce qui ne manque pas d\u2019arriver comme \u00e0 chaque fois qu\u2019\u00e9merge quelque chose de nouveau\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\"><sup>[13]<\/sup><\/a>. Il associe donc l\u2019art, ce point culminant de la nature et de l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 un processus d\u2019intensification des \u00ab\u00a0choses naturelles\u00a0\u00bb et \u00e0 un \u00e9l\u00e9ment source de plaisirs toujours renouvel\u00e9s et r\u00e9invent\u00e9s. Or cette mention de concepts tels que l\u2019intensification; la satisfaction et le plaisir; le processus et l\u2019\u00e9mergence de nouveaut\u00e9 ont un arri\u00e8re fond nietzsch\u00e9en. En effet, la notion de \u00ab\u00a0volont\u00e9 de puissance\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e9e par Nietzsche \u2014 et difficile \u00e0 appr\u00e9hender sans retomber dans une conception simpliste consistant \u00e0 entendre dans un tel concept le d\u00e9sir de pouvoir, ou bien quelconque volont\u00e9 ou facult\u00e9 \u00e0 l\u2019oeuvre \u2014 comprend tous ces concepts pr\u00e9sents dans la d\u00e9finition de l\u2019art deweyen. Pour d\u00e9finir le plus clairement possible cette notion de \u00ab\u00a0volont\u00e9 de puissance\u00a0\u00bb, nous nous aidons de l\u2019article de Patrick Wotling dans le <em>Dictionnaire Nietzsche, <\/em>r\u00e9dig\u00e9 par de nombreux sp\u00e9cialistes du philosophe allemand, sous la direction de Dorian Astor. La \u00ab\u00a0volont\u00e9 de puissance\u00a0\u00bb d\u00e9signe le fait d\u2019\u00eatre anim\u00e9 par une puissance interpr\u00e9tative. C\u2019est un processus d\u2019interpr\u00e9tation de nature conflictuelle qui a pour but le d\u00e9passement des r\u00e9sistances afin d\u2019imposer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 une forme nouvelle, c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e9agencer. Ces interpr\u00e9tations sont conditionn\u00e9es par les pulsions (ou \u00ab\u00a0instincts\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0affects\u00a0\u00bb) qui sont elles-m\u00eames conditionn\u00e9es par des valeurs, elles-m\u00eames cr\u00e9\u00e9es \u00e0 partir des interpr\u00e9tations. Ce cercle r\u00e9sume le perspectivisme nietzsch\u00e9en. Les processus interpr\u00e9tatifs sont partout \u00e0 l\u2019oeuvre : partout o\u00f9 il y a vie, il y a volont\u00e9 de puissance. Seulement, cette volont\u00e9 de puissance s\u2019exerce \u00e0 des degr\u00e9s diff\u00e9rents et se mat\u00e9rialise<em> in fine <\/em>soit par une intensification des forces vitales, soit par un amenuisement de ces derni\u00e8res. Dans les deux cas, il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9arrangement de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0 \u00e0 partir de ses pulsions et au moyen d\u2019un processus interpr\u00e9tatif plus ou moins tourn\u00e9 vers la vie dans ce qu\u2019elle a de toujours plus vivant (il s\u2019agit l\u00e0 d&#8217;un perspectivisme idiosyncrasique). La diff\u00e9rence s\u2019effectue donc dans la mani\u00e8re dont on cr\u00e9e de nouvelles formes : ces nouvelles formes permettront-elles \u00e0 leur tour l\u2019intensification des forces vitales, permettront-elles de maintenir une volont\u00e9 de puissance forte; ou bien au contraire d\u00e9courageront-elles les forces vitales et affaibliront-elles la volont\u00e9 de puissance? Lorsque la volont\u00e9 de puissance consiste en un processus interpr\u00e9tatif d\u2019expansion et d\u2019intensification des forces vitales, alors cela se traduit par un sentiment d\u2019ivresse et de plaisir. C\u2019est la t\u00e2che du philosophe d\u2019\u00e9valuer ces interpr\u00e9tations et de les ranger dans la cat\u00e9gorie de la sant\u00e9 ou bien dans celle de la maladie. C\u2019est par exemple dans l\u2019art que le philosophe (qui se fait physiologue) peut \u00e9valuer les \u00e9tats de puissance ou d\u2019impuissance de l\u2019artiste, sa capacit\u00e9 \u00e0 forger des illusions b\u00e9n\u00e9fiques pour enrichir ses forces vitales et cr\u00e9er d\u2019autres valeurs que celles ayant men\u00e9 \u00e0 la d\u00e9cadence (les valeurs asc\u00e9tiques issues, selon Nietzsche, principalement du platonisme et du christianisme).\u00a0 Les vrais artistes donc sont ceux, selon Nietzsche dans le paragraphe 85 du <em>Gai Savoir<\/em>, qui \u00ab\u00a0glorifient continuellement [\u2026] tous ces \u00e9tats et toutes ces choses qui ont la r\u00e9putation de permettre \u00e0 l\u2019homme qui les conna\u00eet ou les poss\u00e8de de se sentir bon ou grand, ou ivre, ou joyeux, ou en bonne sant\u00e9 et sage.\u00a0\u00bb Il ajoute : \u00ab\u00a0Les choses et ces \u00e9tats d\u2019exception dont la valeur pour le bonheur de l\u2019homme est consid\u00e9r\u00e9e comme certaine et parfaitement \u00e9valu\u00e9e, sont les objets des artistes\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\"><sup>[14]<\/sup><\/a>. L\u2019art est donc \u00e0 la fois ce qui permet d\u2019\u00e9valuer l\u2019\u00e9tat de la volont\u00e9 de puissance de l\u2019artiste mais c\u2019est aussi ce qui permet \u00e0 la volont\u00e9 de puissance, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 cette puissance interpr\u00e9tative, d\u2019\u00eatre pouss\u00e9e vers toujours plus de cr\u00e9ativit\u00e9 et de jouissement vital. Cette volont\u00e9 de puissance ainsi comprise semble \u00eatre assez proche de la conception deweyenne de l\u2019art dans son ouvrage <em>Exp\u00e9rience et Nature <\/em>puisque lui aussi consid\u00e8re l\u2019art, cet \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement culminant de la nature aussi bien que le climax de l\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb, comme un facteur de plaisir continuellement renouvel\u00e9, plaisir r\u00e9sultant de l\u2019intensification et de l\u2019approfondissement des \u00ab\u00a0choses naturelles\u00a0\u00bb, que l\u2019on peut assimiler avec les \u00ab\u00a0forces vitales\u00a0\u00bb nietzsch\u00e9ennes.<\/p>\n<h1><strong><u>3) La tache g\u00e9n\u00e9alogique et critique du philosophe : Dewey comme esprit libre nietzsch\u00e9en<\/u><\/strong><\/h1>\n<p>Si on peut comprendre l\u2019art comme moyen d\u2019accro\u00eetre les forces vitales chez Dewey et Nietzsche, donc comme manifestation d\u2019une volont\u00e9 de puissance expansive et intensificatrice, on peut aussi \u00e9tablir un lien entre les deux penseurs concernant le r\u00f4le du philosophe. Le philosophe nietzsch\u00e9en est, on l\u2019a dit, celui qui \u00e9value les valeurs, et ce par exemple dans le domaine de l&#8217;art. Or la d\u00e9finition de la philosophie pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la toute fin de la pr\u00e9face de 1929 \u00e0 <em>Exp\u00e9rience et Nature<\/em>, qui condense tout l\u2019esprit du livre, semble se rapprocher aussi grandement de cette conception nietzsch\u00e9enne de la t\u00e2che philosophique. Dewey d\u00e9clare : \u00ab\u00a0La philosophie appara\u00eet alors comme une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la critique. Sa valeur ultime pour l\u2019exp\u00e9rience vitale est qu\u2019elle fournit continuellement des instruments pour la critique de ces valeurs \u2014 que ce soit des croyances, des institutions, des actions ou des produits \u2014 qui se trouvent dans tous les aspects de l\u2019exp\u00e9rience. Le principal obstacle pour une critique plus effective des valeurs en cours r\u00e9side dans la s\u00e9paration traditionnelle de la nature et de l\u2019exp\u00e9rience que ce volume vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 remplacer par l\u2019id\u00e9e de continuit\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\"><sup>[15]<\/sup><\/a>. Chez Nietzsche, la continuit\u00e9 entre l\u2019exp\u00e9rience et la nature est justement assur\u00e9e par ce concept de \u00ab\u00a0volont\u00e9 de puissance\u00a0\u00bb qui est partout \u00e0 l\u2019oeuvre dans le vivant (il tente m\u00eame de l\u2019\u00e9tendre au monde inorganique et donc \u00e0 l\u2019ensemble de la r\u00e9alit\u00e9 dans ses \u00e9crits les plus tardifs). La critique des valeurs n\u2019est donc possible que lorsque que l\u2019on prend s\u00e9rieusement en compte ce principe de continuation et d\u2019imbrication permanent de la nature dans l\u2019exp\u00e9rience. Or, de m\u00eame que Nietzsche sonde les valeurs de son temps tel un m\u00e9decin\u00a0 afin de savoir quelles pulsions se cachent derri\u00e8re telles ou telles interpr\u00e9tations (la triple m\u00e9taphore du marteau dans<em> Ainsi parlait Zarathoustra <\/em>illustre bien cela : le marteau est d\u2019abord ce qui sert \u00e0 examiner les valeurs existantes, tel un docteur qui teste les r\u00e9actions des patients en leur donnant de l\u00e9gers coups de marteau sur le genou; le marteau est ensuite ce qui sert \u00e0 d\u00e9truire les valeurs qui ont une faible volont\u00e9 de puissance, c\u2019est-\u00e0-dire une puissance interpr\u00e9tative allant \u00e0 l\u2019encontre de ce qui vivifie; le marteau est enfin ce qui permet de sculpter de nouvelles valeurs sur les ruines des anciennes), de m\u00eame Dewey effectue ce travail g\u00e9n\u00e9alogique (c\u2019est-\u00e0-dire qui consiste \u00e0 faire une histoire de la provenance de la valeur \u00e9tudi\u00e9e) et critique \u00e0 de maints endroits les valeurs. Il le fait par exemple dans le chapitre 2 d\u2019<em>Exp\u00e9rience et Nature<\/em>, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Pr\u00e9carit\u00e9 et stabilit\u00e9 de l\u2019existence\u00a0\u00bb. Dans ce chapitre, Dewey critique les philosophies qui n\u2019ont pas pris en compte la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9caire et instable de l\u2019exp\u00e9rience, et ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 et la certitude th\u00e9orique par peur d\u2019affronter empiriquement le caract\u00e8re contingent de toute chose. Ces philosophies ont donc accord\u00e9 un privil\u00e8ge \u00e0 l\u2019un, au permanent, au r\u00e9gulier, et ont d\u00e9nigre le pluriel, le changement et l\u2019irr\u00e9gulier. Son diagnostic est formel : \u00ab\u00a0[\u2026] on convertit ainsi une morale ou une sagesse inavou\u00e9e en une cosmologie et une m\u00e9taphysique de la nature\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\"><sup>[16]<\/sup><\/a> et ajoute : \u00ab\u00a0la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb devient ce que nous voulons que soit l\u2019existence, apr\u00e8s que nous en avons analys\u00e9 les d\u00e9fauts et d\u00e9cid\u00e9 de ce qui les \u00e9liminerait; la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb est ce que serait l\u2019existence si nos pr\u00e9f\u00e9rences raisonnablement justifi\u00e9es \u00e9taient \u00e9tablies dans la nature de fa\u00e7on si compl\u00e8te qu\u2019elles en \u00e9puisent et d\u00e9finissent l\u2019\u00eatre tout entier, rendant ainsi facultative la recherche et la lutte\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\"><sup>[17]<\/sup><\/a>. Or la recherche et la lutte est justement ce qu\u2019effectue Nietzsche tout au long de ses \u00e9crits pour d\u00e9crypter les pulsions cach\u00e9es derri\u00e8res les valeurs, et c\u2019est aussi ce qu\u2019effectue Dewey \u00e0 de nombreux endroits de son oeuvre comme nous venons de l\u2019esquisser. Il s\u2019agit d\u2019une lutte interpr\u00e9tative : lutte d\u00e9cisive pour l\u2019av\u00e8nement des valeurs.<\/p>\n<p>C\u2019est donc \u00e0 partir d\u2019une ressemblance dans la conception de l\u2019art que nous avons estim\u00e9 opportun d\u2019essayer de voir jusqu\u2019o\u00f9 (et il resterait de nombreux points \u00e0 aborder) le rapprochement entre la pens\u00e9e du philosophe allemand Friedrich Nietzsche et du philosophe \u00e9tatsunien John Dewey pouvait aller. Ces deux derniers, s\u2019opposant aux conceptions purement passives et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es de l\u2019art, ont essay\u00e9 de saisir la dimension d\u00e9sirante et jouissive qui r\u00e9side dans l\u2019art (l\u2019art \u00e9tant pens\u00e9 sur le mod\u00e8le du sujet-artiste et non pas de l\u2019objet artistique). L\u2019art est en fait un point de rencontre, un \u00e9v\u00e9nement culminant, pour ces deux penseurs de la continuit\u00e9, entre la nature et l\u2019exp\u00e9rience. L\u2019art v\u00e9ritable est un moment d\u2019intensification des forces vitales et plaisir continuellement renouvel\u00e9 et r\u00e9invent\u00e9. La m\u00e9thode philosophique des deux auteurs semble aussi converger en ce qu\u2019elle consiste en une d\u00e9marche g\u00e9n\u00e9alogique critique visant \u00e0 ausculter les valeurs de leur soci\u00e9t\u00e9 et les syst\u00e8mes philosophiques dont elles sont tributaires, et ce afin de cr\u00e9er de nouvelles valeurs. Dewey d\u00e9clare en effet dans cet ouvrage : \u00ab\u00a0Nous critiquons non pour critiquer mais pour instituer et perp\u00e9tuer nos valeurs les plus constantes et les mieux d\u00e9ploy\u00e9es\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\"><sup>[18]<\/sup><\/a>. On retrouve ici une certaine d\u00e9termination : celle de cr\u00e9er de nouvelles valeurs ou de renforcer certains afin de ne pas tomber dans un\u00a0 \u00ab\u00a0nihilisme passif\u00a0\u00bb comme dirait Nietzsche, mais de toujours rester dans une posture de \u00ab\u00a0nihilisme actif\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire destructeur et cr\u00e9ateur \u00e0 la fois. Il est toutefois important de noter que la pens\u00e9e nietzsch\u00e9enne et la pens\u00e9e deweyenne sont oppos\u00e9es sur de nombreux autres points, notamment sur l\u2019id\u00e9e de d\u00e9mocratie, honnie par Nietzsche et fortement pris\u00e9e par Dewey dans plusieurs de ses oeuvres. De plus, si ce rapprochement entre ces deux auteurs sur la question de l\u2019art semble pertinent pour l\u2019ouvrage <em>Exp\u00e9rience et Nature <\/em>de Dewey, ce pourrait \u00eatre plus ou moins le cas pour d\u2019autres ouvrages dans lesquels Dewey th\u00e9orise sa conception de l\u2019art, notamment dans <em>L\u2019art comme exp\u00e9rience<\/em>.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\">Notes<\/h1>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Nietzsche Friedrich, <em>Le Gai Savoir, <\/em>livre IV, \u00a7299 (premi\u00e8re \u00e9dition de 1882) \u00e9ditions Garnier Flamarion, traduction de Patrick Wotling, p.244<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a><em> Ibid<\/em>, p.244<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a><em> Ibid<\/em>, p.244<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Nietzsche Friedrich, <em>La G\u00e9n\u00e9alogie de la Morale<\/em> (1887), Troisi\u00e8me trait\u00e9 : \u00ab\u00a0Que signifient les id\u00e9aux asc\u00e9tiques\u00a0\u00bb, \u00c9dition Le Livre de Poche, traduction de Patrick Wotling, p.190<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> <em>Ibid, <\/em>p.190<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Dewey John, <em>Exp\u00e9rience et Nature <\/em>(1925 et 1929), Chapitre 9 \u00ab\u00a0Exp\u00e9rience, nature et art\u00a0\u00bb, \u00c9ditions Gallimard, traduction de Jo\u00eblle Zask, p.325<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, p.353<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> <em>Ibid, <\/em>p.325<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, pp.325-326<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> <em>Ibid, <\/em>p.23<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, p.23<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\"><sup>[12]<\/sup><\/a> <em>Ibid, <\/em>p.27<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\"><sup>[13]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, p.353<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\"><sup>[14]<\/sup><\/a> <em>Op. cit, <\/em>\u00a785 : \u00ab\u00a0Le bien et le beau\u00a0\u00bb, pp.134-135<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\"><sup>[15]<\/sup><\/a> <em>Ibid, <\/em>p.28<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\"><sup>[16]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, p.78<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\"><sup>[17]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, pp.80-81<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\"><sup>[18]<\/sup><\/a> <em>Ibid<\/em>, p.364<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sirera Rom\u00e9o, \u00e9tudiant en master 1, philosophie sociale et politique Dans le paragraphe 299 (\u00ab\u00a0Ce que l\u2019on doit apprendre des artistes\u00a0\u00bb) du livre IV du Gai Savoir, Nietzsche se questionne sur les moyens dont nous disposons pour \u00ab\u00a0rendre les&hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/sirera-romeo-la-possible-influence-nietzscheenne-dans-la-conception-deweyenne-de-lart-dans-son-ouvrage-experience-et-nature\/\" class=\"more-link\">Continue Reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2322,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-11726","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorized"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11726","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2322"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11726"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11726\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11726"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11726"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11726"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}