{"id":10317,"date":"2023-03-21T13:49:20","date_gmt":"2023-03-21T17:49:20","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/?p=10317"},"modified":"2023-03-23T15:46:11","modified_gmt":"2023-03-23T19:46:11","slug":"laetitia-riss-presentation-utopier-le-present-histoire-utopies-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/laetitia-riss-presentation-utopier-le-present-histoire-utopies-politique\/","title":{"rendered":"La\u00ebtitia Riss | Pr\u00e9sentation : Utopier le pr\u00e9sent. Histoire, utopies, politique."},"content":{"rendered":"<h2>Par La\u00ebtitia Riss<\/h2>\n<p>Avant de commencer, je tiens \u00e0 remercier chaleureusement le professeur Bernard Harcourt de m\u2019avoir invit\u00e9e \u00e0 pr\u00e9senter mes recherches dans le cadre de ce s\u00e9minaire, le professeur \u00c9tienne Balibar d\u2019avoir accept\u00e9 d\u2019\u00e9changer autour des premiers r\u00e9sultats de mon travail, ainsi que la coordinatrice du CCCCT Fonda Shen, pour avoir traduit l\u2019article, qui a notamment donn\u00e9 son titre \u00e0 cette s\u00e9ance. J\u2019en suis tr\u00e8s honor\u00e9e et j\u2019esp\u00e8re que les hypoth\u00e8ses que je formulerai ce soir seront \u00e0 la hauteur des questions que \u00ab l\u2019Histoire met \u00e0 l\u2019ordre du jour \u00bb, pour reprendre une expression qui circule parmi les philosophes et les \u00e9crivains de notre temps<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Lorsque j\u2019ai d\u00e9but\u00e9 ma th\u00e8se en 2020, mon projet s\u2019intitulait <em>La promesse utopique \u00e0 l<\/em><em>\u2019<\/em><em>heure des temps de la fin, <\/em>en \u00e9cho \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage du philosophe G\u00fcnther Anders, et se proposait d\u2019interroger la suppos\u00e9e \u00ab obsolescence \u00bb de l\u2019utopie dans notre \u00e9poque catastroph\u00e9e.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, mes pr\u00e9occupations restent inchang\u00e9es, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019elles comprennent mieux les solutions de facilit\u00e9 qu\u2019il convient d\u2019\u00e9viter : la premi\u00e8re consiste \u00e0 souscrire sans r\u00e9serve aux \u00ab discours de la fin \u00bb<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> et \u00e0 fabriquer un concept d\u2019utopie qui puisse correspondre \u00e0 ces proph\u00e9ties historiques ; la seconde consiste \u00e0 n\u00e9gliger la sp\u00e9cificit\u00e9 des pratiques utopiques et \u00e0 rendre \u00e9quivalentes toutes les formes d\u2019alternatives<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>, dans l\u2019espoir d\u2019y trouver les germes de la soci\u00e9t\u00e9 future. Ces deux positions, bien qu\u2019elles soient en apparence oppos\u00e9es, t\u00e9moignent d\u2019une m\u00eame incapacit\u00e9 \u00e0 penser <em>le pr\u00e9sent de l\u2019utopie <\/em>: les pessimistes l\u2019imaginent depuis les illusions du pass\u00e9, tandis que les optimistes la projettent dans les bras du futur. Tous deux sont \u00e9galement des modernes qui s\u2019ignorent, puisqu\u2019ils pr\u00e9supposent une continuit\u00e9 entre l\u2019Histoire et l\u2019utopie et subordonnent cette derni\u00e8re aux exigences de la premi\u00e8re. Ils sont donc \u00ab en retard \u00bb de deux si\u00e8cles !<\/p>\n<p>Vous comprenez donc pourquoi, j\u2019adopterai une approche diff\u00e9rente, d\u00e9j\u00e0 revendiqu\u00e9e par d\u2019autres dans ce s\u00e9minaire (je pense notamment \u00e0 <em>l\u2019utopisme concret<\/em> d\u00e9fendu par Gary Wilder), o\u00f9 la politisation de l\u2019utopie doit primer sur son historicisation. Un renversement qui n\u2019est pas sans rappeler celui pr\u00e9conis\u00e9 par Walter Benjamin afin d\u2019\u00e9chapper aux pi\u00e8ges de l\u2019historicisme<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. Dans <em>Le Livre des passages, <\/em>il \u00e9crit ceci : \u00ab L\u2019Autrefois doit devenir renversement dialectique et irruption de la conscience \u00e9veill\u00e9e. La politique prime d\u00e9sormais l\u2019histoire. Les faits deviennent quelque chose qui vient seulement de nous frapper, \u00e0 l\u2019instant m\u00eame, et les \u00e9tablir est l\u2019affaire de ressouvenir. \u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Dans une certaine mesure, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la m\u00e9thode qui m\u2019a conduite \u00e0 penser qu\u2019il \u00e9tait possible \u00ab d\u2019utopier le pr\u00e9sent \u00bb, en solidarit\u00e9 avec les utopistes des Lumi\u00e8res, et qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9raisonnable de raviver cette forme verbale (active) pour probl\u00e9matiser les rapports entre histoire, utopies et politique.<\/p>\n<p>Les r\u00e9flexions que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9es dans mon papier ont m\u00fbri depuis le printemps 2021 et tiennent aujourd\u2019hui \u00e0 trois propositions, que je t\u00e2cherai d\u2019\u00e9clairer au cours de mon intervention : 1\/ notre conjoncture historique, caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019\u00e9rosion des philosophies de l\u2019Histoire moderne, r\u00e9clame une relecture critique de la tradition utopique ; 2\/ <em>l<\/em><em>\u2019<\/em><em>histoire de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>utopie jusqu\u2019\u00e0 nos jours n<\/em><em>\u2019<\/em><em>a \u00e9t\u00e9 <\/em><em>que l<\/em><em>\u2019<\/em><em>Histoire de son travestissement, <\/em>nous avons \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9s sur sa fonction historique et sur le verbe qu\u2019il convient de lui associer : agir ou esp\u00e9rer (La Terre, le Pr\u00e9sent, les Hommes &gt; Le Ciel, le Futur, l\u2019Histoire) ; 3\/ les exp\u00e9riences utopiques abritent un <em>Principe Action<\/em>, plut\u00f4t qu\u2019un Principe Esp\u00e9rance, et sont, par cons\u00e9quent, l\u2019une des conditions (\u2260 destinations) de la transformation du monde. Ainsi, lorsque les utopies <em>utopient le pr\u00e9sent, <\/em>elles conjurent notre attentisme historique et rendent, d\u00e8s maintenant, possible (et souhaitable) la politique.<\/p>\n<h1>I. HISTOIRE.<\/h1>\n<h2>Notre conjoncture historique r\u00e9clame une relecture critique de la tradition utopique.<\/h2>\n<p>J\u2019introduirai cette proposition en m\u2019arr\u00eatant, tout d\u2019abord, sur son premier syntagme : \u00ab notre conjoncture historique \u00bb. Dans une courte conf\u00e9rence, intitul\u00e9e <em>Qu\u2019est-ce que la philosophie ?,<\/em> \u00c9tienne Bimbenet d\u00e9fend \u00ab qu\u2019au moins une fois dans sa vie, un philosophe devrait affronter cette t\u00e2che nietzsch\u00e9enne, reprise un si\u00e8cle plus tard par Foucault, de diagnostiquer au sens quasi-m\u00e9dical son \u00e9poque \u00bb et qu\u2019il devrait \u00ab r\u00e9pondre \u00e0 la question : quel est ce pr\u00e9sent qui est le n\u00f4tre, \u00e0 nous tous, aujourd\u2019hui ? \u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. En tant que th\u00e9oriciens critiques, ce n\u2019est pas seulement une t\u00e2che ponctuelle, mais une t\u00e2che permanente qui nous est confi\u00e9e face \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des circonstances historiques. Au fil des s\u00e9ances du s\u00e9minaire, vous avez ainsi \u00e9tabli \u2013 et enrichi \u2013 le diagnostic : un pr\u00e9sent dystopique o\u00f9 nombre d\u2019entre nous se sentent impuissants (Bernard Harcourt, U. 1\/13) ; un discours de gauche qui est travaill\u00e9 par trop de pessimisme et de r\u00e9alisme (Gary Wilder, U. 7\/13) ; et une incapacit\u00e9 \u00e0 se saisir des \u00ab alternatives \u00bb qui sont parfois sous nos yeux. Ces inqui\u00e9tudes ne sont pas \u00e9trang\u00e8res aux discours qui ont accompagn\u00e9 l\u2019entr\u00e9e dans le vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle : fin de l\u2019Histoire, fin du progr\u00e8s, fin des utopies, fin des r\u00e9cits\u2026 Et, bien que ces analyses aient \u00e9t\u00e9 depuis lors contest\u00e9es (critique vs. id\u00e9ologie), force est n\u00e9anmoins de constater qu\u2019elles ont \u00ab fait \u00e9poque \u00bb \u2013 qu\u2019elles ont marqu\u00e9 une g\u00e9n\u00e9ration (la v\u00f4tre et la mienne) \u2013 et qu\u2019elles r\u00e9sonnent avec notre actualit\u00e9 quotidienne, o\u00f9 les \u00ab sonnettes d\u2019alarme \u00bb et les \u00ab avertissements d\u2019incendie \u00bb sont d\u00e9clench\u00e9s, sans que personne, ou, du moins, pas suffisamment, n\u2019y donne suite. Le nouvel esprit du temps est ainsi synth\u00e9tis\u00e9 par une affirmation, souvent attribu\u00e9e \u00e0 Fredric Jameson (<em>Arch\u00e9ologies du futur), <\/em>mais qu\u2019on trouve \u00e9galement chez d\u2019autres th\u00e9oriciens contemporains<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> : \u00ab Il est d\u00e9sormais plus facile d\u2019imaginer la fin du monde, que la fin du capitalisme. \u00bb<\/p>\n<p>Je laisse de c\u00f4t\u00e9 la question de savoir, si ces diagnostics \u2013 \u00e0 la fois sur le fond et sur la forme \u2013 sont pertinents ou non. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, pour le moment, c\u2019est de comprendre comment cette nouvelle \u00ab \u00e8re des catastrophes \u00bb dans laquelle nous entrons ainsi que cette crise philosophico-politique qui frappe la pens\u00e9e \u00e9mancipatrice affectent l\u2019utopie et le travail de r\u00e9flexion que nous menons \u00e0 son sujet. Dans votre lecture inaugurale, Monsieur Balibar, vous avez sugg\u00e9r\u00e9 une r\u00e9ponse \u00e0 laquelle je ne suis pas s\u00fbre de pleinement souscrire :<\/p>\n<blockquote><p>La<em> premi<\/em><em>\u00e8<\/em><em>re proposition <\/em>que je d\u00e9fends est la suivante : notre point de d\u00e9part doit \u00eatre le fait que, si du c\u00f4t\u00e9 de ses pr\u00e9suppos\u00e9s les plus abstraits (en particulier la ph\u00e9nom\u00e9nologie du temps et le concept d&#8217;histoire h\u00e9rit\u00e9 de la modernit\u00e9 sur lesquels elle se fonde), <u>la cat<\/u><u>\u00e9gorie &#8220;utopie&#8221;<\/u> appara\u00eet de plus en plus fragile, ou d\u00e9stabilis\u00e9e, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 il ne fait aucun doute que<u> les utopies existent plus que jamais, sous une forme pratique<\/u>, ou qu&#8217;elles sont mises en \u0153uvre &#8220;sur le terrain&#8221; sous des formes tr\u00e8s diverses.<\/p><\/blockquote>\n<p>En effet, dire que notre conjoncture historique d\u00e9stabilise la cat\u00e9gorie d\u2019utopie pour mieux laisser place \u00e0 \u00ab des utopies \u00bb me semble probl\u00e9matique pour une premi\u00e8re raison strat\u00e9gique : nous ne devons laisser aucune chance \u00e0 nos adversaires d\u2019estimer que \u00ab nos utopies concr\u00e8tes \u00bb sont des sortes d\u2019utopies <em>d<\/em><em>\u2019<\/em><em>apr<\/em><em>\u00e8<\/em><em>s les grandes utopies,\u00a0 autrement dit des utopies d\u2019apr\u00e8s le progr\u00e8s. <\/em>C\u2019est m\u00eame le travail inverse que nous devons engager : nous devons d\u00e9montrer combien les utopies n\u2019ont rien perdu mais qu\u2019elles sont, au contraire, <em>en train de<\/em> <em>tout gagner <\/em>en \u00e9chappant (enfin !) \u00e0 la tutelle des philosophies de l\u2019histoire. C\u2019est pourquoi je d\u00e9fends l\u2019id\u00e9e selon laquelle l\u2019obsolescence d\u2019un certain progressisme et la limitation de nos horizons historiques constitue une occasion unique de renouer avec la puissance \u00e9mancipatrice des utopies \u2013 qui ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 produire des projections du monde \u00e0 venir (mais j\u2019y reviendrais). L\u2019obscurit\u00e9 de notre temps nous oblige \u00e0 identifier, avec plus de lucidit\u00e9, quelles sont <em>les pratiques<\/em> qui \u00e9clairent notre pr\u00e9sent, et nous permettent de s\u2019y rep\u00e9rer, d\u2019y penser et d\u2019y agir. L\u2019organisation de ce s\u00e9minaire en est la preuve : ce n\u2019est pas un hasard, Bernard, que vous enqu\u00eatiez sur les \u00ab utopies concr\u00e8tes \u00bb et que vous puissiez constater une \u00ab renaissance \u00bb de l\u2019utopisme.<\/p>\n<p>Il m\u2019appara\u00eet toutefois indispensable d\u2019envisager ce nouvel \u00e2ge de l\u2019utopie, non pas comme un moment de renouveau radical, o\u00f9 nous devrions nous d\u00e9solidariser de l\u2019h\u00e9ritage utopique (p. ex : utopies r\u00e9elles vs. utopies irr\u00e9elles), mais au contraire comme une chance de lui rendre <em>philosophiquement<\/em> justice. Car, nous devons bien l\u2019admettre, les philosophes critiques \u2013 \u00e0 commencer par Marx \u2013 n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 tendres \u00e0 l\u2019\u00e9gard des pratiques utopiques, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Et ce, pr\u00e9cis\u00e9ment, parce qu\u2019ils estimaient qu\u2019elles \u00e9taient \u00ab en dehors \u00bb de l\u2019Histoire. Ironie du sort, ce sont eux n\u00e9anmoins qui ont donn\u00e9 une existence philosophique \u00e0 la question utopique qui, jusque l\u00e0, \u00e9tait plut\u00f4t affaire d\u2019\u00e9crivains, qui s\u2019\u00e9taient bien gard\u00e9s de \u00ab th\u00e9oriser \u00bb leurs actions. Les questions qui nous sont donc (re)pos\u00e9es, aujourd\u2019hui, sont les suivantes : d\u00e8s lors que les philosophies de l\u2019histoire sont jug\u00e9es obsol\u00e8tes, ne doit-on pas reconsid\u00e9rer les interpr\u00e9tations qu\u2019elles ont contribu\u00e9 \u00e0 naturaliser (historique\/anhistorique ; r\u00e9el\/irr\u00e9el ; abstrait\/concret) ? Ne doit-on pas <em>d\u00e9construire <\/em>\u2013 au sens derridien du mot \u2013 le concept d\u2019utopie qui nous a \u00e9t\u00e9 l\u00e9gu\u00e9, avant de choisir ce que nous en gardons ? Ne doit-on pas s\u2019assurer que les pratiques utopiques, dont nous pr\u00e9tendons parler, sont ad\u00e9quatement conceptualis\u00e9es ? Cette s\u00e9rie d\u2019interrogations constituent la toile du fond de l\u2019article que j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9, et m\u2019ont conduite \u00e0 sugg\u00e9rer ce terme \u00ab d\u2019utopier \u00bb pour r\u00e9tablir l\u2019honneur des utopistes, qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 des r\u00eaveurs chim\u00e9riques, mais <em>des faiseurs du pr\u00e9sent, en qu\u00eate d\u2019avenir \u00e0 r\u00e9-ouvrir<\/em>. J\u2019en tiens pour preuve une \u00e9loquente d\u00e9claration d\u2019Auguste Blanqui, dont vous connaissez l\u2019acharnement \u00e0 pr\u00e9parer la r\u00e9volution, qui r\u00e9pond \u00e0 ses accusateurs, lors de son audition pour actes s\u00e9ditieux (15 mai 1848) devant la Haute Cour de Bourges le 31 mars 1849 :<\/p>\n<blockquote><p>Il n\u2019y a point d\u2019utopistes, dans l\u2019acception outr\u00e9e du mot ; il y a des penseurs qui r\u00eavent une soci\u00e9t\u00e9 plus fraternelle et cherchent \u00e0 d\u00e9couvrir leur terre promise dans les brumes mouvantes de l\u2019horizon. Mais l\u2019insens\u00e9 qui voudrait s\u2019\u00e9lancer d\u2019un bond vers le point inconnu se pr\u00e9cipiterait dans le vide.<\/p><\/blockquote>\n<p>Les seuls insens\u00e9s dont nous sommes les h\u00e9ritiers sont donc, en r\u00e9alit\u00e9, ceux qui ont confondu utopie et progr\u00e8s, comme je m\u2019en explique dans mon article, et dont les descendants actuels r\u00e9p\u00e8tent, \u00e0 qui veut l\u2019entendre, que nous vivons la \u00ab fin des utopies \u00bb. Ce diagnostic n\u2019est pas seulement faux, mais il est aussi trompeur pour nous qui \u00ab red\u00e9couvrons \u00bb l\u2019utopisme.<\/p>\n<h1>II. UTOPIE.<\/h1>\n<h2><em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>histoire de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>utopie jusqu\u2019\u00e0 nos jours n<\/em><em>\u2019<\/em><em>a \u00e9t\u00e9 <\/em><em>que l<\/em><em>\u2019<\/em><em>Histoire de son travestissement.\u00a0<\/em><\/h2>\n<p>J\u2019en arrive alors \u00e0 ma deuxi\u00e8me proposition : l\u2019histoire de l\u2019utopie jusqu\u2019\u00e0 nos jours n\u2019a \u00e9t\u00e9 que l\u2019Histoire de son travestissement. Il nous faut donc la r\u00e9\u00e9crire. Comme vous le savez peut-\u00eatre, parmi les sp\u00e9cialistes (et les repr\u00e9sentants de la tradition \u00e9mancipatrice), il n\u2019y a pas de consensus \u00e0 propos de la naissance de l\u2019utopie. Deux Thomas M. \u2013 autre ironie du sort \u2013 s\u2019en disputent la parent\u00e9 : Thomas More, savant humaniste, \u00e0 qui l\u2019on doit l\u2019invention du mot \u00ab utopie \u00bb et du r\u00e9cit du m\u00eame nom en 1516 ; Thomas M\u00fcntzer, th\u00e9ologien de la r\u00e9volution, qui soul\u00e8vent les masses paysannes dans le Saint-empire romain germanique au XVIe si\u00e8cle. Cette passionnante controverse illustre de nombreuses difficult\u00e9s, que je m\u2019essaie \u00e0 clarifier dans mon travail de th\u00e8se, et je vais t\u00e2cher de vous livrer ma position \u00e0 ce sujet. Il me semble que c\u2019est bien Thomas More qui doit avoir notre pr\u00e9f\u00e9rence, car il singularise le geste utopique et formalise sa m\u00e9thode (dont Fredric Jameson a livr\u00e9 de brillantes analyses dans <em>Arch\u00e9ologie du futur<\/em>). L\u2019utopie se reconna\u00eet \u00e0 son humanisme radical. Elle \u00e9tablit la primaut\u00e9 de la cit\u00e9 terrestre sur la cit\u00e9 c\u00e9leste et bouleverse l\u2019ordre des choses : <em>l\u2019autre monde peut \u00eatre de ce monde<\/em>. Le dispositif g\u00e9ographique imagin\u00e9 par Thomas More en t\u00e9moigne : c\u2019est d\u00e9sormais \u00ab l\u2019ailleurs \u00bb plut\u00f4t que \u00ab l\u2019au-del\u00e0 \u00bb, qui compte pour r\u00e9former l\u2019ordre existant ; le terrestre plut\u00f4t que le c\u00e9leste qui d\u00e9termine les possibles ; les hommes plut\u00f4t que les dieux qui connaissent \u00ab le lieu du bon \u00bb (<em>Eutopia<\/em>, sur l\u2019\u00e9dition de B\u00e2le de 1518). De ce point de vue, l\u2019utopisme est un agent de la s\u00e9cularisation : il entend substituer <em>le d\u00e9sir d\u2019un monde meilleur<\/em> \u00e0 l\u2019attente du monde d\u2019apr\u00e8s. Les th\u00e9ologiens chr\u00e9tiens n\u2019ont d\u2019ailleurs pas manqu\u00e9 de condamner <em>L\u2019Utopie<\/em> de Thomas More et de fabriquer, en r\u00e9ponse, de nombreuses anti-utopies qui mettaient en sc\u00e8ne \u00ab des enfers sur terre \u00bb (cf. Corin Braga, <em>Du paradis perdu \u00e0 l<\/em><em>\u2019<\/em><em>antiutopie<\/em><a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\"><em><sup><strong>[8]<\/strong><\/sup><\/em><\/a><em>). <\/em>La violence de leur contre-attaque indique combien <em>L\u2019Utopie<\/em> \u00e9tait mena\u00e7ante et n\u2019avait rien d\u2019un r\u00e9cit inoffensif pour id\u00e9alistes.<\/p>\n<p>C\u2019est qu\u2019en effet, je fais l\u2019hypoth\u00e8se que, par-del\u00e0 ce renversement des ordres (qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hautement sacril\u00e8ge), l\u2019utopisme s\u2019enracine dans une lutte contre ce que je propose d\u2019appeler \u00ab l\u2019ali\u00e9nation eschatologique \u00bb, et constitue l\u2019un des chantiers inachev\u00e9s de mon travail de th\u00e8se. Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre ali\u00e9n\u00e9 de la sorte ? C\u2019est \u00eatre priv\u00e9 de la finalit\u00e9 de ses actions, c\u2019est \u00eatre convaincu que l\u2019autre monde ne d\u00e9pend pas (ou pas que) de nous ; c\u2019est litt\u00e9ralement <em>croire<\/em> au Ciel, au futur, \u00e0 l\u2019Histoire, et avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de sa capacit\u00e9 \u00e0 faire l\u2019histoire par ce que nous qualifions r\u00e9trospectivement de \u00ab grands r\u00e9cits \u00bb. Or, quel est le point commun de ces derniers ? La repr\u00e9sentation chr\u00e9tienne du temps qui les soutient, c\u2019est-\u00e0-dire un temps lin\u00e9aire, con\u00e7u comme une structure d\u2019attente et d\u2019esp\u00e9rance (cf. F. Hartog. <em>Chronos, L\u2019Occident en prise avec le Temps<\/em><a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>). Dans ce cadre temporel, l\u2019autre monde n\u2019est envisageable qu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une certaine grammaire verbale : <em>attendre, pr\u00e9<\/em><em>cipiter, esp<\/em><em>\u00e9rer \u2013 <\/em>comme si quelque chose avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019incarne le mill\u00e9narisme d\u2019un Thomas M\u00fcntzer : il s\u2019impatiente. Il ne veut pas \u00e9tablir la primaut\u00e9 de la cit\u00e9 terrestre sur la cit\u00e9 c\u00e9leste, mais proclame le venue prochaine \u2013 imminente \u2013 de la cit\u00e9 c\u00e9leste <em>dans<\/em> la cit\u00e9 terrestre. Et que se passe-t-il lorsque le Royaume descend sur terre ? L\u2019\u00e9ternel survient dans le temporel du monde. C\u2019est v\u00e9ritablement la Parousie, la fin des temps, la fusion du champ d\u2019exp\u00e9rience et de l\u2019horizon d\u2019attente pour le dire, comme l\u2019historien Reinhart Koselleck<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>. Par cons\u00e9quent, les mill\u00e9naristes n\u2019utopient pas le pr\u00e9sent, ils ne le transforment pas en Histoire, conform\u00e9ment \u00e0 la d\u00e9finition que je donne du verbe <em>utopier <\/em>; mais aspirent au contraire \u00e0 supprimer la diff\u00e9rence (entre ce monde-ci et l\u2019autre monde) afin qu\u2019il devienne pure pr\u00e9sence \u00e0 lui-m\u00eame. C\u2019est la raison pour laquelle je ne les consid\u00e8re pas comme les premiers \u00ab utopistes \u00bb, qui pr\u00e9f\u00e8rent <em>prendre le large,<\/em> comme nous l\u2019apprend Thomas More. Si ce d\u00e9tour par l\u2019histoire de l\u2019utopie me semble important, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il engage notre travail actuel sur l\u2019utopie : nous devons appr\u00e9hender le geste utopique en connaissance de cause \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire en connaissance de ce qui rel\u00e8ve de l\u2019utopisme et de ce qui rel\u00e8ve de l\u2019anti-utopisme. Et ce n\u2019est pas un hasard si nous revenons aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019utopie, sous ses formes les plus spatiales<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>, car la tradition utopique me semble porteuse de ce qui nous fait infiniment d\u00e9faut aujourd\u2019hui : <em>la carte des lieux depuis lesquels commencer. <\/em><\/p>\n<p>\u00c0 leur mani\u00e8re, les utopistes sont aussi des impatients, ils ne remettent pas l\u2019action \u00e0 plus tard, et veulent nous encourager \u00e0 agir \u2013 non pas pour faire comme eux, sur un mod\u00e8le mim\u00e9tique, mais pour explorer ces espaces qu\u2019ils ouvrent \u00e0 m\u00eame notre pr\u00e9sent. Ils nous permettent peut-\u00eatre \u00e9galement d\u2019\u00e9laborer \u00ab le concept critique du temps \u00bb, que vous appeliez de vos voeux Monsieur Balibar, dans un article intitul\u00e9 : \u00ab Eschatologie \/ T\u00e9l\u00e9ologie. Un dialogue philosophique interrompu et son enjeu actuel \u00bb (2007)<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>. Au fil de mes recherches sur la tradition utopique, j\u2019en arrive \u00e0 penser que rien ne d\u00e9finit mieux le rapport au temps des utopistes que cette phrase de Maurice Blanchot, \u00e9crite au sujet de <em>La Parole en archipel <\/em>de Ren\u00e9 Char : \u00ab L\u2019avenir est rare et chaque jour qui vient n\u2019est pas un jour qui commence. \u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\"><sup>[13]<\/sup><\/a> Comme s\u2019il nous fallait toujours pr\u00e9supposer que rien ne se produira <em>demain<\/em> de mani\u00e8re significative, si nous ne commen\u00e7ons pas <em>maintenant<\/em>. Cette mesure d\u2019un temps radicalement autre, d\u2019un temps profond\u00e9ment anti-eschatologique et anti-t\u00e9l\u00e9ologique, a d\u00e9cha\u00een\u00e9, plus ou moins consciemment, les foudres des anti-utopistes qui n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eats \u00e0 se confronter au vertige du m\u00e9tier d\u2019homme \u2013 qui est absolument sans garantie. Alors ils ont discr\u00e9dit\u00e9 les utopistes pr\u00e9cis\u00e9ment depuis ce qu\u2019ils essayaient de combattre (l\u2019ali\u00e9nation eschatologique) : ils s\u2019aventuraient vers les terres promises, on leur reprochait d\u2019\u00eatre un paradis sur terre ; ils plantaient les germes du socialisme, on estimaient qu\u2019ils \u00ab anticipaient l\u2019avenir dogmatiquement \u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\"><sup>[14]<\/sup><\/a>; ils d\u00e9montraient la r\u00e9alit\u00e9 du possible, on leur r\u00e9pondait qu\u2019ils demandaient l\u2019impossible. Et si la g\u00e9n\u00e9alogie de l\u2019anti-utopisme reste \u00e0 faire avec plus de finesse (je m\u2019y essaie dans mon travail, en m\u2019effor\u00e7ant notamment de comprendre comment des penseurs de la transformation du monde ont pu abandonner les utopistes), force est de constater cette longue querelle a donn\u00e9 \u00e0 la fois tort et raison \u00e0 l\u2019utopisme : tort historiquement parce que l\u2019anti-utopisme a gagn\u00e9 cette premi\u00e8re bataille, en imposant ses \u00e9tiquettes disqualifiantes, et raison politiquement, parce l\u2019utopisme revient en force maintenant qu\u2019il ne reste plus que des apocalypses sans royaume<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\"><sup>[15]<\/sup><\/a>, et que nous sommes contraints d\u2019admettre que l\u2019Histoire est un cauchemar, dont il s\u2019agit de se r\u00e9veiller (Joyce, 1920). <em>Le temps est venu donc de l\u2019anti-anti-utopisme <\/em>et de relire avec attention la fin du r\u00e9cit de Thomas More qui, \u00e0 propos du monde meilleur, affirme : <em>je le souhaite plus que je ne l\u2019esp\u00e8re<\/em>.<\/p>\n<h1>III. POLITIQUE.<\/h1>\n<h2>Les exp\u00e9riences utopiques abritent un <em>Principe Action<\/em>, plut\u00f4t qu\u2019un Principe Esp\u00e9rance.<\/h2>\n<p>Je terminerai sur un commentaire du texte de G\u00fcnther Anders<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\"><sup>[16]<\/sup><\/a>, que j\u2019ai sugg\u00e9r\u00e9 pour notre s\u00e9ance d\u2019aujourd\u2019hui et qui va me permettre de d\u00e9fendre ma derni\u00e8re proposition : <em>les exp\u00e9riences utopiques abritent un Principe Action, plut\u00f4t qu<\/em><em>\u2019<\/em><em>un Principe Esp<\/em><em>\u00e9ranc<\/em>e \u2013 et vous reconnaissez dans cette formulation, la r\u00e9actualisation d\u2019un vif d\u00e9bat qui s\u2019engage entre G\u00fcnther Anders et Ernst Bloch, au vingti\u00e8me si\u00e8cle, autour du d\u00e9sespoir dont souffrirait le premier et de \u00ab l\u2019esp\u00e9rantisme \u00bb dont souffrirait le second. Et j\u2019ajoute, par mesure de pr\u00e9caution, au regard des discussions de la semaine pass\u00e9e \u00e0 Berlin, que je suis convaincue, Bernard, que vous \u00eates plut\u00f4t un n\u00e9o-andersien qu\u2019un n\u00e9o-blochien \u2013 vous me direz juste apr\u00e8s. Revenons alors \u00e0 cette courte fable, intitul\u00e9e \u00ab Tu ne dois pas accepter les hasards \u00bb, qui est extraite du grand roman philosophique (et anti-fasciste) d\u2019Anders, <em>La catacombe de la Molussie,<\/em> r\u00e9dig\u00e9e dans les ann\u00e9es 1930, publi\u00e9 juste avant la mort d\u2019Anders en 1992, et traduit tout r\u00e9cemment en fran\u00e7ais. Olo et Yegussa, les deux prisonniers enferm\u00e9s dans les prisons souterraines de la Molussie devisent semblent-ils de notre probl\u00e8me du jour : comment s\u2019assurer qu\u2019ils ne viennent \u00e0 personne l\u2019id\u00e9e d\u2019esp\u00e9rer que les choses s\u2019am\u00e9liorent d\u2019elles-m\u00eame, et de se r\u00e9signer, <em>en attendant,<\/em> au monde tel qu\u2019il est, y compris (et m\u00eame surtout) quand l\u2019\u00e9poque est catastrophique. Dans le r\u00e9cit qu\u2019Olo confie \u00e0 Yegussa pour r\u00e9pondre, des marins convoitent une \u00ab \u00eele \u00e0 la fertilit\u00e9 l\u00e9gendaire \u00bb, sauf qu\u2019ils y \u00e9chouent par les hasards d\u2019une temp\u00eate (\u00ab sans y \u00eatre pour rien \u00bb), et finissent par se rendre compte qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une \u00eele quelconque. Malheureusement, ils n\u2019ont plus les moyens d\u2019en partir parce qu\u2019ils ont br\u00fbl\u00e9 le navire \u2013 et tu\u00e9 le capitaine \u2013 avec lequel ils avait accostaient, au motif que ce dernier exigeait d\u2019eux qu\u2019 \u00ab une fois arriv\u00e9 sur l\u2019\u00eele, qu\u2019ils transforment le navire pour qu&#8217;il devienne celui avec lequel ils auraient pu accoster par leurs propres moyens !<em>\u00a0 \u00bb <\/em>Les marins n\u2019ont donc gu\u00e8re d\u2019autres choix que de \u00ab s\u2019installer mis\u00e9rablement \u00bb sur cette \u00eele. La chute de ce r\u00e9cit, cependant, laisse entrevoir, une chance d\u2019\u00e9viter <em>le pire des mondes possibles<\/em>. Voil\u00e0 ce qu\u2019Olo conclut : \u00ab Des ann\u00e9es plus tard, quelques hommes essay\u00e8rent de construire un navire pour quitter l&#8217;ile, en vain. Les autres se moquaient d&#8217;eux et les traitaient &#8220;d&#8217;utopistes&#8221; parce qu&#8217;ils r\u00e9veillaient un souvenir humiliant. \u00bb<\/p>\n<p>Et si cette conclusion ne va pas sans ambivalence \u2013 il faudrait questionner ce \u00ab en vain \u00bb, qui ferait signe vers un \u00e9chec \u00e9ventuel, tout en gardant \u00e0 l\u2019esprit que les r\u00e9cits utopiques sont aussi caract\u00e9ris\u00e9s par la capacit\u00e9 \u00e0 formaliser leur propre auto-critique \u2013, il est n\u00e9anmoins certain qu\u2019elle prouve combien les utopistes n\u2019esp\u00e8rent pas, mais s\u2019efforcent <em>d\u2019essayer <\/em>et de construire des navires, m\u00eame lorsqu\u2019il faut repartir de z\u00e9ro. Ils sont ainsi les gardiens d\u2019une \u00ab morale de l\u2019action \u00bb, qui est exactement celle que d\u00e9fend G\u00fcnther Anders face \u00e0 Ernst Bloch. Dans une discussion \u00e9minemment pol\u00e9mique ouverte en 1986, \u00e0 propos des raisons d\u2019agir et des moyens d\u2019agir, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un article intitul\u00e9 <em>La violence : oui ou non<\/em><a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\"><em><sup><strong>[17]<\/strong><\/sup><\/em><\/a>, et qui a suscit\u00e9 de nombreuses r\u00e9actions en Allemagne, G\u00fcnther Anders \u00e9crit :<\/p>\n<blockquote><p>Je crois qu\u2019 \u00ab espoir \u00bb n\u2019est qu\u2019un autre mot pour dire \u00ab l\u00e2chet\u00e9 \u00bb. Qu\u2019est-ce, au fond, que l\u2019espoir ? Est-ce la croyance que les choses vont s\u2019am\u00e9liorer ? Ou la volont\u00e9 qu\u2019elles deviennent meilleures ? Personne n\u2019a jamais produit une analyse de l\u2019acte d\u2019esp\u00e9rer. Pas m\u00eame Bloch. Il ne faut pas faire na\u00eetre l\u2019espoir, il faut l\u2019emp\u00eacher. Car personne n\u2019agira par espoir. Tout esp\u00e9rant abandonne l\u2019am\u00e9lioration \u00e0 une autre instance. Oui, la m\u00e9t\u00e9o s\u2019am\u00e9liore, je peux peut-\u00eatre esp\u00e9rer. Le temps ne devient pas meilleur ainsi ; ni pire. Mais dans une situation o\u00f9 seul l\u2019agir individuel compte, \u00ab espoir \u00bb n\u2019est qu\u2019un mot pour dire qu\u2019on renonce \u00e0 l\u2019action personnelle.<\/p><\/blockquote>\n<p>Vous entendez pourquoi ces phrases ont fait l\u2019effet <em>d\u2019une bombe<\/em>. C\u2019est peut-\u00eatre exactement ce que cherchait \u00e0 provoquer Anders, qui avait compris, avant beaucoup d\u2019autres, que nous entrions, dans le <em>le temps de la fin, <\/em>c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab dans cette \u00e9poque o\u00f9 nous pouvons chaque jour provoquer la fin du monde \u00bb<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\"><sup>[18]<\/sup><\/a>.\u00a0 Mais pour v\u00e9ritablement saisir ce qu\u2019Anders voulait dire par <em>les temps de la fin<\/em>, il m\u2019a fallu \u2013 il nous faut \u2013 les renommer et les appeler par leur nom s\u00e9cularis\u00e9 : <em>les temps d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s<\/em>. La question que nous l\u00e8gue Anders est donc la suivante : Comment vivre sans esp\u00e9rance ? Comment nous mobiliser sans le confort des horizons ensoleill\u00e9s ? Dans <em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>Obsolescence de l<\/em><em>\u2019<\/em><em>Homme<\/em>, il soutient qu\u2019il nous faut avoir \u00ab le courage de cesser d\u2019esp\u00e9rer \u00bb<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\"><sup>[19]<\/sup><\/a>. O\u00f9 trouver ce courage ? En fr\u00e9quentant assidument les utopistes qui, j\u2019en suis convaincue, sont des hommes courageux, qui utopient le pr\u00e9sent, et nous apprennent, au quotidien, que <em>les temps d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s ne sont pas d\u00e9sesp\u00e9rants<\/em>.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\">Notes<\/h1>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Voir par exemple \u00c9tienne Balibar, \u00ab\u00a0Eschatologie \/ T\u00e9l\u00e9ologie. Un dialogue philosophique ininterrompu et son enjeu actuel \u00bb, Lignes, 2007\/2, 183-208 ; Alain Badiou, <em>Le r\u00e9veil de l\u2019Histoire<\/em>, Paris : Lignes, 2011 ; \u00c9ric Vuillard, <em>L\u2019ordre du jour<\/em>, Paris : Actes Sud, 2017.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Jacques Derrida, <em>D\u2019un ton apocalyptique adopt\u00e9 nagu\u00e8re en philosophie<\/em>, Paris : Galil\u00e9e, 1983.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Une tendance qui s\u2019observe dans les parutions r\u00e9centes au sujet de l\u2019utopie, o\u00f9 il est plus souvent question de reconstruire un \u00ab\u00a0imaginaire utopique\u00a0\u00bb, semblable \u00e0 celui des si\u00e8cles pass\u00e9s. Voir par exemple : Julien Vidal, <em>2030 Glorieuses, Utopies vivantes<\/em>, Paris : Actes Sud, 2021.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> L\u2019historicisme auquel s\u2019en prend Walter Benjamin est celui pratiqu\u00e9 par les historiens lorsqu\u2019ils \u00e9crivent l\u2019histoire. Or, l\u2019historien mat\u00e9rialiste doit \u00eatre capable de \u00ab retenir l\u2019image du pass\u00e9 qui s\u2019offre inopin\u00e9ment au sujet historique \u00e0 l\u2019instant du danger\u00a0\u00bb. Voir Walter Benjamin, <em>Th\u00e8ses sur le concept d\u2019Histoire <\/em>[1940], Paris : Gallimard, 2001. De la m\u00eame mani\u00e8re, il est possible de mettre en garde contre le biais historique qui nuit au travail de conceptualisation critique.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Walter Benjamin,\u00a0<em>Paris capitale du XIXe si<\/em><em>\u00e8<\/em><em>cle. Le Livre des Passages, <\/em>Paris : Cerf, 2021, 405.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> \u00c9tienne Bimbenet, <em>Qu\u2019est-ce que la philosophie ?<\/em>, Monaco: Les Rencontres Philosophiques de Monaco, 2019.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> Voir par exemple : Mark Fisher, <em>Capitalist Realism: Is There no Alternative<\/em>?, London: Zero Books, 2009.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> Corin Braga, <em>Du paradis perdu \u00e0 l<\/em><em>\u2019<\/em><em>antiutopie<\/em><em> aux \u00a0XVIe-XVIIIe\u00a0si<\/em><em>\u00e8<\/em><em>cles, <\/em>Paris: Classique Garnier, 2010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>\u00a0 Fran\u00e7ois Hartog. <em>Chronos, L\u2019Occident en prise avec le Temps, <\/em>Paris: Gallimard, 2020<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> Reinhart Koselleck, <em>Le futur pass\u00e9, Contribution \u00e0 la s\u00e9mantique des temps historiques<\/em>, Paris: EHESS, 2016.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> Voir notamment : Michel Foucault, \u00ab Des espaces autres \u00bb, <em>Empan<\/em>: vol. 54, n\u00b02, 2004.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\"><sup>[12]<\/sup><\/a> \u00c9tienne Balibar, \u00ab Eschatologie \/ T\u00e9l\u00e9ologie. Un dialogue philosophique interrompu et son enjeu actuel \u00bb, Lignes: vol. 23-24, n\u00b02-3, 2007.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\"><sup>[13]<\/sup><\/a> Maurice Blanchot, \u00e0 propos de Ren\u00e9 Char, <em>La parole en archipel<\/em>, Paris: Gallimard, 1986.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\"><sup>[14]<\/sup><\/a> Karl Marx, <em>Lettre \u00e0 Arnold Ruge<\/em>, 1843, cit\u00e9 dans : Haug Gu\u00e9gen, Laurent Jeanpierre, <em>La perspective du possible<\/em>, Paris: La d\u00e9couverte, 2022, p.76.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\"><sup>[15]<\/sup><\/a> Micha\u00ebl Foessel, \u00ab L\u2019apocalypse sans la promesse \u00bb, <em>Recherches de Science Religieuse: <\/em>Tome 108, n\u00b01,<em> j<\/em>anvier 2020.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\"><sup>[16]<\/sup><\/a> G\u00fcnther Anders, \u00ab Il n\u2019y a pas de hasards \u00bb, <em>La Catacombe de Molussie<\/em>, Paris: L\u2019\u00c9chapp\u00e9e, 2022.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\"><sup>[17]<\/sup><\/a> G\u00fcnther Anders, <em>La violence oui ou non. Une discussion n\u00e9cessaire<\/em>, Paris: Fario, 2014, p.30.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\"><sup>[18]<\/sup><\/a> G\u00fcnther Anders, <em>Le temps de la fin (1960)<\/em>, Paris : l\u2019Herne, 2007.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\"><sup>[19]<\/sup><\/a> G\u00fcnther Anders, <em>L<\/em><em>\u2019obsolescence de l\u2019homme <\/em>(T. 2), Paris: Fario, 2011, p.20.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par La\u00ebtitia Riss Avant de commencer, je tiens \u00e0 remercier chaleureusement le professeur Bernard Harcourt de m\u2019avoir invit\u00e9e \u00e0 pr\u00e9senter mes recherches dans le cadre de ce s\u00e9minaire, le professeur \u00c9tienne Balibar d\u2019avoir accept\u00e9 d\u2019\u00e9changer autour des premiers r\u00e9sultats de&hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/laetitia-riss-presentation-utopier-le-present-histoire-utopies-politique\/\" class=\"more-link\">Continue Reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2322,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[38976],"tags":[],"class_list":["post-10317","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-posts-11-13"],"post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2322"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10317"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10317\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10317"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10317"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/utopia1313\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}