{"id":3961,"date":"2018-10-02T09:27:56","date_gmt":"2018-10-02T13:27:56","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/?p=3961"},"modified":"2019-10-15T17:02:35","modified_gmt":"2019-10-15T21:02:35","slug":"judith-revel-commencons-par-un-constat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/judith-revel-commencons-par-un-constat\/","title":{"rendered":"Judith Revel | Maintenant: la politique, mais sans la vie (version fran\u00e7aise)"},"content":{"rendered":"<p><strong>By Judith Revel<\/strong><\/p>\n<p>Commen\u00e7ons par un constat.<\/p>\n<p>Les textes r\u00e9cents du Comit\u00e9 invisible \u2013 depuis <em>L\u2019insurrection qui vient<\/em>, il y a onze ans, en passant par <em>A nos amis<\/em>, en 2014, et derni\u00e8rement <em>Maintenant<\/em>, paru en France le 21 avril 2017\u00a0\u00a0 \u2013 jouissent d\u2019une circulation extr\u00eamement importante, en particulier parmi les jeunes et les tr\u00e8s jeunes, en g\u00e9n\u00e9ral dans les milieux universitaires \u2013 je reviendrai dans un instant sur ce point. La mention de cet \u00e9l\u00e9ment g\u00e9n\u00e9rationnel n\u2019est pas ici faite pour permettre \u00e0 qui le voudra de me situer, moi, parmi les \u00ab\u00a0vieux\u00a0\u00bb, et m\u00eame les \u00ab\u00a0vieux cons\u00a0\u00bb, chose qu\u2019on pourra bien \u00e9videmment faire <em>aussi<\/em> dans tous les cas. Apr\u00e8s tout, la g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 laquelle appartiennent les membres du Comit\u00e9 Invisible, celle des quarantenaires &#8211; et plus &#8211; qui composent ce dernier, n\u2019est pas non plus tout \u00e0 fait celle d\u2019une grande partie des lecteurs de <em>Maintenant<\/em>. Si je mentionne cet \u00e9l\u00e9ment g\u00e9n\u00e9rationnel, c\u2019est qu\u2019il reconna\u00eet \u00e0 sa mani\u00e8re la validit\u00e9 du diagnostic que le livre pose imm\u00e9diatement\u00a0: un d\u00e9sastre qui n\u2019a jamais connu une telle \u00e9tendue. Or ce d\u00e9sastre d\u00e9termine pour les plus jeunes une exp\u00e9rience du monde dont nous n\u2019avons peut-\u00eatre pas, nous, l\u2019exacte perception. Je veux dire par l\u00e0 que si nous pouvons avoir en partage, tous, quel que soit notre \u00e2ge, le refus d\u2019accepter l\u2019inacceptable, l\u2019indignation, la volont\u00e9 de nous battre, nous ne partageons peut-\u00eatre pas la perception dont le livre fait son fond et son levier: une fragmentation du monde \u00e0 ce point profonde que seule la d\u00e9nonciation de toutes les hypoth\u00e8ses construites par le pass\u00e9 semble pouvoir \u00eatre l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Le livre sort le 21 avril 2017, quinze ans exactement apr\u00e8s le 21 avril 2002, date du premier tour de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle fran\u00e7aise qui avait vu s\u2019opposer Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, la droite et l\u2019extr\u00eame droite, \u00e0 la suite l\u2019\u00e9limination de Lionel Jospin, candidat socialiste et premier ministre en titre. Inutile de rappeler ce que vous savez d\u00e9j\u00e0\u00a0: Jacques Chirac, au terme d\u2019un vote presque bulgare, remportera finalement les pr\u00e9sidentielles avec 82,21% des suffrages \u2013 et les Fran\u00e7ais devront accepter cette \u00e9trange chose, et nouvelle\u00a0: la d\u00e9fense de la d\u00e9mocratie implique parfois de devoir soutenir le contraire de ses propres id\u00e9es. Fin d\u2019une certaine id\u00e9e du m\u00e9canisme de la repr\u00e9sentation politique et de sa validit\u00e9. Les 18-25 ans de 2018, sont exactement ceux qui ont grandi dans le sillage de 2002 &#8211; ce sont les enfants de 2002. Et si vous ajoutez \u00e0 ce paysage d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments que nous avons tous \u00e0 l\u2019esprit \u2013 en vrac\u00a0: l\u2019\u00e9crasement des mouvements sociaux de contestation du G8 \u00e0 G\u00eanes en juillet 2001, le 11 septembre, le d\u00e9but de la crise en 2008, les attaques de 2015 en France, la r\u00e9p\u00e9tition de 2002 au-del\u00e0 de 2001 (parce qu\u2019enfin, en 2017, Le Pen\/Macron ressemblait \u00e0 la mauvaise r\u00e9p\u00e9tition de Le Pen\/Chirac, \u00e0 ceci pr\u00e8s que Macron n\u2019est pas Chirac), et la mont\u00e9e de nationalismes et fascismes de tout poil, quel qu\u2019en soit le visage \u00ab\u00a0populiste\u00a0\u00bb, vous aurez (un peu) l\u2019id\u00e9e de ce \u00e0 quoi ressemble le monde pour un jeune n\u00e9 \u00e0 la toute fin du si\u00e8cle dernier, ou au tout d\u00e9but de celui-ci. Pour nous aussi\u00a0? Oui \u2013 mais nous avons connu autre chose.<\/p>\n<p>Le constat du d\u00e9sastre est donc incontournable. Si la lecture de <em>Maintenant <\/em>me g\u00eane, ce n\u2019est pas tant \u00e0 cause de ce point de d\u00e9part que pour un certain nombre de points qui me semblent engager une conception de la lutte politique terriblement \u00e9vid\u00e9e, rar\u00e9fi\u00e9e, esth\u00e9tis\u00e9e. Comme nous avons peu de temps, je vais essayer de proc\u00e9der par points.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li>Le pr\u00e9sentisme de <em>Maintenant<\/em>.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Fran\u00e7ois Hartog, il y a quelques ann\u00e9es, a propos\u00e9 une hypoth\u00e8se de lecture de la pens\u00e9e contemporaine qui consistait \u00e0 dire que nous avions perdu \u00e0 la fois les attaches avec le pass\u00e9 et la projection permanente vers l\u2019avenir, les grands r\u00e9cits historiques et les constructions utopiques, et que nous nous sommes r\u00e9duits \u00e0 une sorte de compression de l\u2019histoire sur la seule dimension de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, de l\u2019instantan\u00e9, de l\u2019imm\u00e9diat, c\u2019est-\u00e0-dire aussi de l\u2019\u00e9vanescent. Je ne crois pas que l\u2019hypoth\u00e8se de Hartog fonctionne en g\u00e9n\u00e9ral, je l\u2019ai beaucoup dit, et j\u2019en ai beaucoup discut\u00e9 \u2013 je crois que les contre-exemples sont nombreux. Dans le cas qui nous occupe, pourtant, <em>Maintenant<\/em> est un \u00e9trange cas de pr\u00e9sentisme dans les termes o\u00f9 Hartog le d\u00e9finit\u00a0: des premi\u00e8res pages\u00a0 (\u00ab\u00a0Demain est annul\u00e9\u00a0\u00bb) aux derni\u00e8res (\u00ab\u00a0Pour la suite du monde\u00a0\u00bb), l\u2019effacement double auquel proc\u00e8de le texte repose en r\u00e9alit\u00e9 sur deux principes absolument discutables\u00a0: d\u2019une part, l\u2019histoire, c\u2019est toujours la continuit\u00e9, donc l\u2019\u00e9touffement de la nouveaut\u00e9\u00a0; de l\u2019autre, l\u2019avenir, quelle qu\u2019en soit la forme, implique toujours quelque chose comme un projet, et le projet, c\u2019est n\u00e9cessairement le d\u00e9but du r\u00e9formisme. Les variations sur le th\u00e8me sont nombreuses dans le livre, et elles vont de la d\u00e9nonciation de ce que tout projet de r\u00e9volution est fatalement destin\u00e9 \u00e0 reproduire ce \u00e0 quoi il s\u2019oppose, \u00e0 l\u2019\u00e9loge du cort\u00e8ge de t\u00eate. Nulle \u00e9paisseur temporelle ne doit alourdir la puret\u00e9 de l\u2019instant. Comme si le rapport au pass\u00e9, ou le rapport \u00e0 l\u2019avenir ne pouvaient pr\u00e9cis\u00e9ment jamais se donner <em>aussi<\/em> sur le mode de la discontinuit\u00e9. Or s\u2019il y a quelque chose qui se joue dans ce que le s\u00e9minaire de cette ann\u00e9e nomme <em>Praxis<\/em>, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019id\u00e9e d\u2019une discontinuit\u00e9. Cette discontinuit\u00e9, cette transformation qui vaut aussi comme rupture, elle va \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e par le livre \u00e0 travers une s\u00e9rie de figures essentiellement privatives, n\u00e9gatives, soustractives\u00a0\u2013 je vais y revenir dans un instant &#8211;\u00a0: destitution, d\u00e9s\u0153uvrement, exode.<\/p>\n<p>Mais avant cela, cet effacement implique plusieurs choses. La premi\u00e8re, c\u2019est que dans la volont\u00e9 de r\u00e9duire toute situation \u00e0 la pointe extr\u00eame de l\u2019instant, on efface aussi ce qu\u2019on pourrait appeler de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les \u00ab\u00a0d\u00e9terminations historiques\u00a0\u00bb\u00a0: toutes ces d\u00e9terminations \u2013 sociales, politiques, \u00e9conomiques, d\u00e9mographiques, culturelles, \u00e9cologiques \u2013 qui font pr\u00e9cis\u00e9ment que le paysage dans lequel se situe aujourd\u2019hui un jeune n\u00e9 en 1998 n\u2019est pas le paysage qu\u2019ont pu conna\u00eetre, ou que croient reconna\u00eetre, un homme ou une femme n\u00e9s en 1968. Les d\u00e9terminations historiques n\u2019engagent pas n\u00e9cessairement un d\u00e9terminisme historique, elles engagent la singularit\u00e9 d\u2019une situation et d\u2019un diagnostic\u00a0; mais il n\u2019y a pas de diagnostic possible sans une attention minutieuse aux conditions effectives qui font qu\u2019une vie est ce qu\u2019elle est \u00e0 un moment donn\u00e9. Or ces conditions effectives d\u00e9signent aussi le terrain \u00e9ventuel de luttes sur lequel on se situe. <em>Maintenant<\/em> semble dissocier les deux plans\u00a0: intensit\u00e9 du diagnostic de d\u00e9part, mais indiff\u00e9rence presque totale aux conditions effectives d\u2019assujettissement, de souffrance, de pillage des vies.<\/p>\n<p>Alors oui, le pr\u00e9sent semble enregistr\u00e9 quand il s\u2019agit de produire la critique de la technique, tr\u00e8s sensible dans certaines pages du livre, ou dans celles qui s\u2019arr\u00eatent sur Amazon, ou sur Blablacar, et plus g\u00e9n\u00e9ralement sur la marchandisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de nos existences. Mais quand on lit \u00ab\u00a0Il n\u2019y a de v\u00e9ritablement politique que ce qui surgit de la vie et fait d\u2019elle une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e, orient\u00e9e\u2026\u00a0\u00bb (p. 63), on se demande quelle attention aux existences (autres que les leurs) les auteurs ont pu avoir.\u00a0 Des vies\u00a0: des affects, des r\u00e9voltes, des conditions de travail \u2013 ou d\u2019absence de travail -, des soucis, des relations \u00e0 d\u2019autres, des rapports de pouvoir subis ou agis, un rapport au temps, un rapport \u00e0 l\u2019espace, qui ne sont pas dans le vide d\u2019un monde r\u00e9duit \u00e0 l\u2019instant, et que le texte efface. Ici, ce qui sid\u00e8re, c\u2019est alors le vide total de l\u2019analyse.<\/p>\n<p>Un exemple de cela. Le texte, qui critique- de mani\u00e8re justifi\u00e9e &#8211; toute nostalgie comme principe r\u00e9actionnaire, a parfois des moments \u00e9trangement nostalgiques. S\u2019y exprime alors une \u00ab\u00a0situation de classe\u00a0\u00bb &#8211; celle des auteurs -, ou, si vous voulez, l\u2019id\u00e9e de ce que <em>devrait<\/em> \u00eatre une vie, qui a peu \u00e0 voir avec la mat\u00e9rialit\u00e9 des vies auxquelles le texte voudrait pourtant s\u2019adresser. Il fut un temps, nous dit le texte, o\u00f9, quand on avait une chambre en plus, elle \u00e9tait pour les amis, et pas pour Airbnb\u00a0; o\u00f9, quand on voyageait en voiture, on en profitait pour r\u00eavasser ou prendre un autostoppeur au lieu de s\u2019inscrire \u00e0 Blablacar\u00a0; o\u00f9, quand on avait un meuble en trop, on l\u2019offrait aux amis, au lieu de le mettre en vente sur un site. <em>Maintenant<\/em> en d\u00e9duit ce qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0Une th\u00e9orie du Crevard\u00a0\u00bb, cr\u00e9ature optimisatrice qui compte, met \u00e0 profit, rentabilise ce qu\u2019il a et ce qu\u2019il est\u00a0: du capital, du capital humain.<\/p>\n<p>Soit. Mais on aurait envie de r\u00e9pondre\u00a0: dans quel monde social les femmes et les hommes ont-ils des chambres surnum\u00e9raires, le temps pour r\u00eaver en voiture, l\u2019occasion de changer de meubles\u00a0? Dans quel monde social peut-on aujourd\u2019hui se permettre de ne pas compter\u00a0? Cela ne l\u00e9gitime, ni ne justifie bien entendu pas la marchandisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e des relations humaines. Cela pose simplement la question d\u2019un discours \u00e0 la fois aristocratique et prescriptif \u2013 d\u2019un discours qui ne voit pas, ne veut pas voir, <em>sa propre situation de classe<\/em>.\u00a0 Sa propre situation de classe\u00a0: la position sociale \u00e0 partir de laquelle le discours <em>dit aux autres ce qu\u2019ils sont\u00a0<\/em>: choisis ton camp, camarade\u00a0: Crevard ou pas\u00a0?<\/p>\n<p>La question que pose involontairement le texte est donc celle-ci\u00a0: la praxis implique-t-elle qu\u2019on dise aux autres ce qu\u2019ils sont, qu\u2019on parle <em>pour les autres<\/em>, ou <em>sur les autres\u00a0<\/em>? L\u2019effet imm\u00e9diat de cette position de surplomb, je crois que nous en payons aujourd\u2019hui, en Europe comme aux \u00c9tats-Unis, le prix exorbitant. Ce prix, c\u2019est la haine des \u00e9lites, qui de Trump \u00e0 Salvini ou \u00e0 Orban, hante les discours politiques. Autrefois, les \u00e9lites, c\u2019\u00e9taient les tr\u00e8s riches, les banquiers, les financiers. Aujourd\u2019hui \u2013 c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 le trait distinctif des nouveaux populismes \u2013 la haine des \u00e9lites est la haine pour les universitaires, pour les possesseurs de livres, pour les amateurs de th\u00e9\u00e2tre, pour les passionn\u00e9s de voyages. La haine nous est adress\u00e9e, nous qui poss\u00e9dons des chambres d\u2019amis et du temps pour r\u00eaver. Cela ne signifie pas que cette haine soit bonne, ni qu\u2019elle soit justifi\u00e9e \u2013 elle est bien entendu fascisante. Cela signifie cependant que nous devons percevoir \u00e0 quel point notre aveuglement a nourri cette haine\u00a0: notre monde <em>n\u2019est pas<\/em> le monde en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"2\">\n<li>Premi\u00e8re couverture de l\u2019aristocratisme\u00a0: une philosophie des corps.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Pour couvrir cette totale disparition des \u00e9l\u00e9ments de classe, c\u2019est-\u00e0-dire aussi le m\u00e9pris de classe qui transpara\u00eet parfois entre les lignes du texte, <em>Maintenant<\/em> proc\u00e8de \u00e0 plusieurs op\u00e9rations.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, c\u2019est de r\u00e9duire les vies \u2013 en tant qu\u2019existences toujours socialement d\u00e9termin\u00e9es, jusque dans le grain le plus fin de celles-ci -, \u00e0 des corps. La r\u00e9f\u00e9rence aux corps a \u00e9t\u00e9 centrale dans la philosophie fran\u00e7aise contemporaine \u2013 on pense \u00e0 Deleuze et \u00e0 Guattari, dont le texte fait un usage \u00e9vident\u00a0; on pense \u00e0 Foucault ou \u00e0 d\u2019autres. Mais ici, les corps, c\u2019est ce qui permet de ne pas penser les possibilit\u00e9s de subjectivation \u2013 la mani\u00e8re dont des sujets dits, agis, prescrits par d\u2019autres, un beau jour, commencent \u00e0 parler, agir, d\u00e9cider pour eux-m\u00eames. La pouss\u00e9e vitaliste \u00e0 laquelle le texte se r\u00e9f\u00e8re (rappelons-nous la th\u00e8se forte du livre\u00a0: dans la fragmentation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e du monde, il y a d\u00e9sormais des petits noyaux autonomes qui se lib\u00e8rent, forts d\u2019une \u00e9nergie dont le d\u00e9ploiement des corps du cort\u00e8ge de t\u00eate est la traduction) n\u00e9glige ce qui fait <em>aussi<\/em> les corps.<\/p>\n<p>Paradoxe\u00a0: le livre voit bien la difficult\u00e9 d\u00e8s lors qu\u2019elle se pr\u00e9sente \u00e0 d\u2019autres. Pendant de <em>Nuit Debout<\/em>, en 2016, dont le texte souligne \u00e0 juste titre les faiblesses politiques, certains ont demand\u00e9\u00a0o\u00f9 \u00e9taient, dans ce grand d\u00e9ploiement festif, les non-blancs\u00a0? O\u00f9 \u00e9taient les habitants des \u00ab\u00a0quartiers\u00a0\u00bb ? O\u00f9 \u00e9taient les non-parisiens\u00a0? Je crois que la m\u00eame question pourrait \u00eatre adress\u00e9e au cort\u00e8ge de t\u00eate. Le probl\u00e8me, ce n\u2019est pas la violence du cort\u00e8ge de t\u00eate, le jugement moral sur les \u00ab\u00a0casseurs\u00a0\u00bb, la d\u00e9nonciation de leur non-repr\u00e9sentativit\u00e9 par rapport au reste du cort\u00e8ge. Le probl\u00e8me, c\u2019est que le cort\u00e8ge de t\u00eate est compos\u00e9 de corps qui ne sont pas seulement des corps, mais des vies \u2013 des vies dans lesquelles, pr\u00e9cis\u00e9ment, on sait ce que c\u2019est que le temps pour r\u00eaver, les escapades en voiture, les chambres d\u2019amis, les biblioth\u00e8ques pleines de livres. Des vies qui n\u2019imaginent pas que d\u2019autres ne puissent m\u00eame pas imaginer <em>cette vie-l\u00e0<\/em>. La question politique commence pr\u00e9cis\u00e9ment quand on se demande comment agr\u00e9ger <em>aussi<\/em> les vies des banlieues, des jeunes pr\u00e9caires d\u00e9qualifi\u00e9s, des cages d\u2019escalier, des racis\u00e9.e.s, des femmes de m\u00e9nage, des manutentionnaires de plates-formes logistiques, des migrants qui arrivent aux portes de l\u2019Europe\u00a0: tous celles et ceux qui sont les acteurs fondamentaux de toute transformation sociale parce que ce sont ceux qui vivent de la mani\u00e8re la plus profonde et imm\u00e9diate la violence du capital c\u2019est-\u00e0-dire le saccage des vies par les biopouvoirs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"3\">\n<li>Deuxi\u00e8me couverture de l\u2019aristocratisme\u00a0: la disqualification du \u00ab\u00a0social\u00a0\u00bb<\/li>\n<\/ol>\n<p>J\u2019ai utilis\u00e9 l\u2019adjectif \u00ab\u00a0social\u00a0\u00bb dans l\u2019expression \u00ab\u00a0d\u00e9termination sociale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0position sociale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0qualification sociale des vies\u00a0\u00bb. Le livre parle lui \u00e0 de multiples reprises de \u00ab\u00a0cadavre social\u00a0\u00bb. On peut bien comprendre, dans ses pages, la d\u00e9nonciation des analyses qui se limitent \u00e0 faire valoir toujours et partout le bin\u00f4me moderne soci\u00e9t\u00e9\/\u00c9tat, la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tant &#8211; au mieux &#8211; imagin\u00e9e &#8211; comme le m\u00e9canisme compensatoire des violences, des errements et des failles de la forme-\u00c9tat, ou comme cette \u00ab\u00a0contre-d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb qui viendrait suppl\u00e9er au craquage litt\u00e9ral des m\u00e9canismes d\u00e9mocratiques traditionnels. On peut bien comprendre aussi la volont\u00e9 de d\u00e9sarticulation de cet autre bin\u00f4me que composent la soci\u00e9t\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019individu \u2013 la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tant trop souvent pr\u00e9sent\u00e9e aux ing\u00e9nus comme cet espace o\u00f9 le d\u00e9passement de l\u2019individuel s\u2019accomplit sous les visages factices de certaines appartenances collectives. La \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; en g\u00e9n\u00e9ral entre guillemets dans le texte \u2013 doit donc \u00eatre d\u00e9construite comme la mystification qu\u2019elle est. Mais l\u2019abolition, par extension, de toute r\u00e9f\u00e9rence au social dans le livre finit par rendre illisibles ce dont les vies sont pourtant faites\u00a0: la multiplicit\u00e9 extr\u00eame des rapports de pouvoir et des positions qu\u2019ils d\u00e9terminent, la variabilit\u00e9 de leur intensit\u00e9 et de leur \u00e9chelle, la r\u00e9versibilit\u00e9 de leur fonctionnement, la stratification et l\u2019intersection de leurs effets, la transformation de leur rationalit\u00e9. De tout cela, il n\u2019est pas dit un mot. Quel est donc l\u2019espace r\u00e9el, mat\u00e9riel, tangible, o\u00f9 se joue ce que le texte appelle souvent \u00ab\u00a0fragmentation\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"4\">\n<li>Troisi\u00e8me couverture de l\u2019aristocratisme\u00a0: une politique du cort\u00e8ge de t\u00eate<\/li>\n<\/ol>\n<p>Que la d\u00e9nonciation des cort\u00e8ges de t\u00eate ait donn\u00e9 lieu, dans les m\u00e9dias ou dans le discours politiques, \u00e0 gauche comme \u00e0 droite, \u00e0 des variations \u00e9c\u0153urantes sur violence\/non-violence, et se soit traduite dans les faits par une volont\u00e9 de distinguer le bon manifestant du mauvais \u2013 l\u2019un et l\u2019autre \u00e9tant, dans tous les cas, charg\u00e9s et gaz\u00e9s par la police \u2013 est un fait, et <em>Maintenant<\/em> a raison de le rappeler. Cela ne suffit pourtant pas \u00e0 qualifier le cort\u00e8ge de t\u00eate, comme acteur politique. Bien s\u00fbr, les pr\u00e9cautions oratoires sont prises\u00a0: ce n\u2019est pas une subjectivit\u00e9 politique mais un r\u00e9ceptacle, c\u2019est un certain <em>geste<\/em>, essentiellement inscrit dans le pr\u00e9sent de l\u2019instant, c\u2019est une <em>situation<\/em>. Mais en m\u00eame temps, tr\u00e8s progressivement dans le texte, le cort\u00e8ge de t\u00eate finit par devenir le lieu d\u2019exp\u00e9rimentation d\u2019un <em>agencement.<\/em> La question des conditions de possibilit\u00e9 de cet agencement, qui ne peut pas, et ne doit pas, faire unit\u00e9, demeure enti\u00e8re. \u00ab\u00a0Aimer, ce n\u2019est jamais \u00eatre ensemble mais devenir ensemble\u00a0\u00bb (p. 138), ass\u00e8ne le texte. On aimerait \u00eatre d\u2019accord \u2013 en r\u00e9alit\u00e9 on est absolument d\u2019accord. Mais qu\u2019en est-il des conditions de ce devenir\u00a0? Comment ce devenir \u00ab\u00a0prend-il\u00a0\u00bb, comme on dit d\u2019un feu qu\u2019il prend\u00a0? Les caract\u00e9ristiques que le Comit\u00e9 invisible d\u00e9taille sont essentiellement n\u00e9gatives. Ce n\u2019est pas de l\u2019ordre du collectif. Ce n\u2019est pas de l\u2019ordre de l\u2019unit\u00e9. Ce n\u2019est pas de l\u2019ordre d\u2019une forme. C\u2019est une d\u00e9-totalisation. Oui, mais il n\u2019en reste pas moins que c\u2019est aussi, dit le texte, une exp\u00e9rience. Quel type d\u2019exp\u00e9rience\u00a0? Susceptible de quelle transmission\u00a0? Ou sans transmission possible\u00a0? Mais alors une exp\u00e9rience qui ne vaudrait que dans l\u2019instant pur o\u00f9 elle se produit\u00a0? Parfois le texte s\u2019accorde \u00e0 lui-m\u00eame ce qu\u2019il semble d\u00e9nier aux autres\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a de v\u00e9ritablement politique que ce qui surgit de la vie et fait d\u2019elle une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e, orient\u00e9e. Et cela na\u00eet du proche, et non de la projection vers le lointain. Le proche ne veut pas dire le restreint, le born\u00e9, l\u2019\u00e9troit, le local. Cela veut plut\u00f4t dire l\u2019accord\u00e9, le vibrant, l\u2019ad\u00e9quat, le pr\u00e9sent, le sensible, le lumineux et le familier \u2013 le pr\u00e9hensible et le compr\u00e9hensible\u00a0\u00bb (p. 63). On aimerait savoir ce que recouvrent ces mots &#8211; l\u2019accord\u00e9, le vibrant, l\u2019ad\u00e9quat, le sensible, le lumineux\u2026 On aimerait savoir aussi en quoi cela ne masque pas, de mani\u00e8re infiniment plus simple, le retour d\u2019une pens\u00e9e des avant-gardes. Un retour que les toutes derni\u00e8res lignes du texte semblent en parte confirmer\u00a0: \u00ab\u00a0La seule verticalit\u00e9 encore possible, c\u2019est celle de la situation, qui s\u2019impose \u00e0 chacune de ses composantes parce qu\u2019elle l\u2019exc\u00e8de (\u2026) La seule chose qui soit susceptible d\u2019unir transversalement l\u2019ensemble de ce qui d\u00e9serte la soci\u00e9t\u00e9 en un parti historique, c\u2019est l\u2019intelligence de la situation (\u2026). Depuis cette intelligence-l\u00e0, ce qu\u2019il faut de d\u00e9collement vertical pour faire pencher certaines situations dans le sens d\u00e9sir\u00e9 peut bien s\u2019improviser \u00e0 l\u2019occasion\u00a0\u00bb. Joli retour paradoxal du l\u00e9ninisme dans un texte pourtant si farouchement anti-l\u00e9niniste\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"4\">\n<li>L\u2019appel au communisme <em>en haine de l\u2019assemblement.<\/em><\/li>\n<\/ol>\n<p>La reprise de la th\u00e9matique du communisme est alors le point d\u2019orgue de l\u2019argumentation. L\u00e0 encore, elle joue simultan\u00e9ment sur deux tableaux. Un tableau diagnostic \u2013 celui qui part de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019arracher l\u2019id\u00e9e m\u00eame de communisme au seul plan des tentatives historiques de r\u00e9alisation de celui-ci, dont on sait ce qu\u2019elles ont donn\u00e9\u00a0; et un tableau prospectif. Nous pouvons bien entendu partager le premier &#8211; c\u2019est sur le second que les choses se compliquent. Parce que le texte affirme simultan\u00e9ment plusieurs choses.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, et je crois que c\u2019est un point sur lequel nous pouvons aussi \u00eatre d\u2019accord\u00a0: le commun, si on le d\u00e9finit comme ce qui se donne comme exp\u00e9rience partag\u00e9e, n\u2019a rien \u00e0 faire avec les formes traditionnelles collectif qu\u2019on continue \u00e0 nous re-proposer sans cesse. Ces formes collectives, d\u00e9sormais vides, doivent \u00eatre analys\u00e9es pour ce qu\u2019elles sont\u00a0: des mystifications.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement\u00a0: c\u2019est la fragmentation qui lib\u00e8re une sorte de puissance du commun en tant que prolif\u00e9ration d\u2019agencements entre les singularit\u00e9s. L\u2019exemple donn\u00e9 est ici celui de la ZAD de Notre-Dame-des Landes\u00a0: \u00ab\u00a0De nouvelles r\u00e9alit\u00e9s collectives, de nouvelles constructions, de nouvelles rencontres, de nouvelles pens\u00e9es, de nouveaux usages, de nouveaux venus en tous sens, avec les confrontations n\u00e9cessairement induites par le frottement entre les mondes et les fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre (\u2026)\u00a0\u00bb (p. 42). La fragmentation n\u2019est pas seulement la condition d\u2019un monde capitaliste qui s\u2019\u00e9croule sous son propre poids et ne r\u00e9siste plus \u00e0 ses propres contradictions, elle est aussi, paradoxalement, ce qui porte en soi \u00ab\u00a0quelque chose qui pointe vers ce que nous appelons le \u00ab\u00a0communisme\u00a0\u00bb (p. 43). Mais la constitution de la possibilit\u00e9 de ces frottements nouveaux n\u2019est jamais abord\u00e9e autrement que de mani\u00e8re n\u00e9gative\u00a0: elle est lac\u00e9ration (\u00ab\u00a0Toute cr\u00e9ation na\u00eet d\u2019une d\u00e9chirure avec le Tout\u00a0\u00bb, p. 43), elle est arrachement, elle est fragmentation ult\u00e9rieure. On comprend d\u00e8s lors la mani\u00e8re dont le terme de destitution est mobilis\u00e9 par le texte\u00a0: non pas, ou non pas seulement, comme la destitution de ce qui doit \u00eatre renvers\u00e9 (d\u2019o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la phrase de Marx de <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Le communisme est le mouvement r\u00e9el qui destitue l\u2019\u00e9tat des choses existant\u00a0\u00bb, phrase cit\u00e9e \u00e0 la p. 85) ou transform\u00e9, mais destitution comme puissance politique pure. Et pourtant\u00a0: \u00ab\u00a0Sans l\u2019exp\u00e9rience, m\u00eame ponctuelle, de la communaut\u00e9, nous crevons, nous nous dess\u00e9chons\u00a0\u00bb (p. 129).<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement\u00a0: toute interrogation sur les conditions de possibilit\u00e9 mat\u00e9rielles d\u2019un <em>devenir commun<\/em>, ce que les auteurs du Comit\u00e9 invisible appellent eux-m\u00eames un <em>devenir ensemble<\/em>, dans la citation que je vous proposais il y a un instant, \u00e9quivaut \u00e0 la r\u00e9introduction d\u2019un principe d\u2019ordre. Qu\u2019il faille envisager s\u00e9rieusement les \u00ab\u00a0m\u00e9thodes de construction militantes\u00a0\u00bb (p. 135) et en produire la critique est un point \u00e0 accorder au texte. Mais les derni\u00e8res pages, l\u00e0 encore, \u00e9largissent et radicalisent\u00a0: l\u00e0 o\u00f9 il y a une interrogation sur la <em>forme<\/em>, il y a ruse du collectif, m\u00eame dans les formes les plus informelles que l\u2019on puisse envisager. Et du m\u00eame coup\u00a0: toute r\u00e9flexion sur les modalit\u00e9s d\u2019assemblement et sur l\u2019organisation de ces assemblements \u00e9ventuels \u2013 organisation qui peut pr\u00e9cis\u00e9ment exp\u00e9rimenter autrement, en rupture, des agencements nouveaux \u2013 est disqualifi\u00e9e par avance. M\u00eame la th\u00e9matisation de l\u2019horizontalit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019id\u00e9e que la production d\u2019agencements politiques sous-tend et redouble ces autres agencements que l\u2019on constate dans cette socialisation du travail qui est aujourd\u2019hui la marque du capitalisme contemporain, et qu\u2019il faut par cons\u00e9quent faire de l\u2019invention d\u2019un commun le fondement d\u2019un nouveau communisme \u2013 m\u00eame cette th\u00e9matisation de l\u2019horizontalit\u00e9 est caract\u00e9ris\u00e9e par le Comit\u00e9 invisible comme re-proposition de la verticalit\u00e9 transcendante du commandement. \u00ab\u00a0La \u00ab\u00a0question de l\u2019organisation\u00a0\u00bb, c\u2019est toujours et encore le L\u00e9viathan\u00a0\u00bb (p. 151).<\/p>\n<p>J\u2019ai en t\u00eate le titre du beau texte que Foucault donna au journal <em>Le Monde<\/em> en 1979 \u00e0 la suite d\u2019une pol\u00e9mique suscit\u00e9e par ses commentaires de la r\u00e9volution iranienne\u00a0: \u00ab\u00a0Inutile de se soulever\u00a0?\u00a0\u00bb. Ici, la question pourrait \u00eatre\u00a0: \u00ab\u00a0Inutile de s\u2019assembler\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol start=\"5\">\n<li>Destituer, d\u00e9s\u0153uvrer, d\u00e9composer, exoder<\/li>\n<\/ol>\n<p>Mon dernier point sera le plus rapide. Il consiste simplement \u00e0 se demander quelle est la viabilit\u00e9 d\u2019une pens\u00e9e radicalement destituante \u2013 d\u00e9subjectivante, d\u00e9soeuvrante, soustrayante. Non pas qu\u2019il ne faille pas renverser \u2013 destituer \u2013 l\u2019\u00e9tat des choses existantes\u00a0; non pas qu\u2019il ne faille pas d\u00e9noncer les modes d\u2019objectivation des sujets, pris entre leur devoir d\u2019\u00eatre des braves petits individus producteurs, consommateurs, \u00e9gocentr\u00e9s, psychologis\u00e9s, et la n\u00e9cessit\u00e9 qui leur est faite de d\u00e9cliner toujours davantage leurs appartenances collectives\u00a0; non pas enfin qu\u2019il ne faille pas savoir se soustraire, \u00eatre ailleurs, autrement.<\/p>\n<p>Mais que se passe-t-il si la dimension constituante de la <em>praxis<\/em> est \u00e9vacu\u00e9e une fois pour toutes\u00a0? Le Comit\u00e9 invisible, comme souvent, s\u2019accorde ce qu\u2019il refuse paradoxalement aux autres\u00a0: dans le texte serpente souvent une sorte de vitalisme crypto-deleuzien, qui fait de la <em>puissance<\/em> le mot magique des agencements, ce qui permet d\u2019expliquer la force des surgissements et la magie des rencontres, et qui situe cette puissance, sans m\u00e9diation possible, dans la vie. \u00ab\u00a0Si le communisme a un but, c\u2019est la grande sant\u00e9 des formes de vie. La grande sant\u00e9 s\u2019obtient, au contact de la vie, par l\u2019articulation patiente des membres disjoints de notre \u00eatre\u00a0\u00bb (p. 139). Et quelques lignes plus bas\u00a0: \u00ab\u00a0(\u2026) qui refuse de vivre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de soi-m\u00eame, qui accepte de faire exp\u00e9rience, la vie lui donne progressivement forme. Il devient au plein sens du terme <em>forme de vie<\/em>\u00a0\u00bb (p. 139).<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas le temps de commenter les accents clairement agamb\u00e9niens de l\u2019analyse, ni la mani\u00e8re dont la destitution repose sur une reprise, pr\u00e9sent\u00e9e comme politique, du concept d\u2019<em>inoperosit\u00e0<\/em> qu\u2019Agamben d\u00e9veloppe depuis un petit nombre d\u2019ann\u00e9es, et qu\u2019il conjugue lui aussi \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un retrait du monde, d\u2019une part, et d\u2019une puissance des corps (d\u2019une puissance des corps <em>en tant que d\u00e9soeuvr\u00e9s<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire litt\u00e9ralement soustraits \u00e0 l\u2019\u0153uvre) de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Je veux simplement dire qu\u2019\u00e0 tout prendre, je pr\u00e9f\u00e9rais la version du d\u00e9s\u0153uvrement qui \u00e9tait celle de Bartelby\u00a0: <em>I would prefer not to<\/em>. On n\u2019avait pas besoin d\u2019une citation \u00e9l\u00e9gante de Heiner Muller sur la sup\u00e9riorit\u00e9 du communisme comme ce qui vous offre \u00ab\u00a0la solitude absolue\u00a0\u00bb pour entrevoir ce \u00e0 quoi cette rar\u00e9faction esth\u00e9tis\u00e9e et entre-soi de la praxis engage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>By Judith Revel Commen\u00e7ons par un constat. 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