{"id":3904,"date":"2018-09-26T13:05:06","date_gmt":"2018-09-26T17:05:06","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/?p=3904"},"modified":"2019-08-12T13:56:43","modified_gmt":"2019-08-12T17:56:43","slug":"arlette-farge-emeutes-du-xviiie-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/arlette-farge-emeutes-du-xviiie-siecle\/","title":{"rendered":"Arlette Farge | \u00c9meutes du XVIIIe si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/arlette-farge-emeutes-du-xviiie-siecle\/arlette-farge\/#main\" rel=\"attachment wp-att-3944\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3944 aligncenter\" src=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/files\/2018\/09\/Arlette-Farge-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"482\" height=\"321\" srcset=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/files\/2018\/09\/Arlette-Farge-300x200.jpg 300w, https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/files\/2018\/09\/Arlette-Farge.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 482px) 100vw, 482px\" \/>(Photo Credit to Sorbonne Library (BIS)\/Sylvain Boyer)<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[Editor&#8217;s Note: In The Invisible Committee&#8217;s new book,\u00a0<a href=\"https:\/\/theanarchistlibrary.org\/library\/the-invisible-committe-now\"><em>Now<\/em><\/a> (2017), the Committee favorably discusses riots, and develops the notion of destituent power, reviving the historical situation of May &#8217;68 and other insurrectionary communes (<em>see<\/em> p. 76). Last May 2018, the brilliant French historian, <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/uprising1313\/arlette-farge\/\">Arlette Farge<\/a>, wrote an essay for <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/uprising1313\/\">Uprising 13\/13<\/a> exploring the five riots that preceded the French Revolution, and presented her research at <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/uprising1313\/extra-seminars\/\">a colloquium on May &#8217;68<\/a>. The essay (in French, we are translating it now to English) discusses the riotous prehistory of the French Revolution, which bears resonance with the new tract of the Invisible Committee. I have decided to include it here, in conversation with The Invisible Committee&#8217;s <em>Now, <\/em>and\u00a0I hope you enjoy it. It is an extraordinary piece &#8212; BEH]<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">~~~<\/p>\n<p><strong>By Arlette Farge<\/strong><\/p>\n<p>M\u00eame si j\u2019ai v\u00e9cu \u00ab mai 1968 \u00bb, je suis plus comp\u00e9tente sur les \u00e9meutes du XVIIIe si\u00e8cle que sur ce soul\u00e8vement majeur. Mais il existe un lien entre ces deux phrases ici d\u00e9clin\u00e9es. C\u2019est en effet 1968, sa r\u00e9alisation et ses r\u00eaves qui ont d\u00e9finitivement marqu\u00e9 mes travaux d\u2019historienne. L\u2019envie \u00e9tait si pr\u00e9sente de mettre en regard la raison, les pratiques humaines, les d\u00e9sirs et les sentiments dans la soci\u00e9t\u00e9 populaire du XVIIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Il est n\u00e9cessaire de tracer rapidement un d\u00e9cor historique concernant le si\u00e8cle, la monarchie et les \u00e9meutes qui firent irruption. Il y eut cinq \u00e9meutes importantes : une en avril 1720, une autre en juin de la m\u00eame ann\u00e9e, puis celle de 1725 et 1750, et enfin celle qui fut appel\u00e9e la guerre des farines en 1775.<\/p>\n<p>Ces cinq \u00e9meutes sont habit\u00e9es par une pluralit\u00e9 de sens, aucune ne ressemble \u00e0 l\u2019autre, et nous y reviendrons.<\/p>\n<ol>\n<li>Avant de les d\u00e9crire, il faut parler de la mani\u00e8re dont la monarchie et son gouvernement ont pour pr\u00e9occupation majeure un de leur grand souci : <u>la foule<\/u>, celle qui vient g\u00eaner l\u2019amplitude de la royaut\u00e9. En tout premier lieu, il faut souligner qu\u2019elle a une connaissance grossi\u00e8re et contradictoire de sa r\u00e9alit\u00e9. La foule, le peuple sont nomm\u00e9s par elle comme \u00e9tant homog\u00e8ne, compos\u00e9e d\u2019\u00eatres qu\u2019elle consid\u00e8re \u00ab sans intelligence \u00bb, \u00ab inepte \u00bb, \u00ab \u00e9pidermique \u00bb, tant\u00f4t \u00ab femelle \u00bb, tant\u00f4t \u00ab enfant \u00bb. On pourrait alors penser qu\u2019elle n\u2019en a point peur : or, dans un m\u00eame \u00e9lan qui d\u00e9montre son immense crainte d\u2019elle, le Roy ne cesse d\u2019interroger son lieutenant g\u00e9n\u00e9ral de police, ses inspecteurs et commissaires, ses mouchards sur ce que ce peuple pense et formule dans les lieux publics (tavernes, carrefours, caf\u00e9s, perrons d\u2019\u00e9glise etc.). Ainsi la foule ne penserait pas, mais il vaudrait mieux savoir ce qu\u2019elle pense\u2026 les \u00ab gazetins<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> \u00bb de la police secr\u00e8te sont emplis de ces propos populaires transmis au Roi tous les mardis matin.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Et si l\u2019on tient (audacieusement j\u2019en conviens) \u00e0 faire quelques parall\u00e8les avec aujourd\u2019hui, on peut affirmer qu\u2019en ce moment le gouvernement fait de tout rassemblement un objet de panique, que l\u2019on pense \u00e0 Notre-Dame des Landes, aux manifestations \u00e9tudiantes, aux d\u00e9fil\u00e9s unitaires etc.). Au XVIIIe si\u00e8cle, a-t-on dit, le pouvoir m\u00e9prise la foule et ne l\u2019entend pas. En m\u00eame temps, celle-ci est \u00ab ailleurs \u00bb, un peu comme cela se passe aujourd\u2019hui, et constituent un ailleurs qui lui est inconnu et qui, pourtant, ne cesse de se d\u00e9finir.<\/p>\n<ol start=\"2\">\n<li>Une atmosph\u00e8re sociale bien particuli\u00e8re.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Au XVIIIe si\u00e8cle, \u00e0 Paris, on vit dehors entre tapage et effervescence, ateliers ouvrant sur la rue, marchands ambulants et gagne-deniers, foires et march\u00e9s. L\u2019intimit\u00e9 n\u2019existe pas encore, et les appartements donnent les uns sur les autres. Les bords de Seine, les tavernes, les lieux d\u2019embauche, les ponts sont couverts de monde : il n\u2019y a pas \u00e0 \u00ab rassembler \u00bb la foule, elle est pr\u00e9sente du matin \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Il suffit d\u2019un incident (un cocher impertinent par exemple) pour que s\u2019organise instantan\u00e9ment un rassemblement, ou des mouvements d\u2019indignation. La pauvret\u00e9 est flagrante, la violence aussi, encore plus qu\u2019aujourd\u2019hui. Aujourd\u2019hui on le constate constamment, \u00ab rassembler \u00bb demande pr\u00e9paration et effort : on ne vit pas dehors, et les solidarit\u00e9s ne sont pas les m\u00eames. Il existe une foule d\u00e9j\u00e0 en place au Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, et c\u2019est bien ce qui inqui\u00e8te le Roi, fort heureux d\u2019avoir quitt\u00e9 le Louvre pour Versailles, loin des tumultes de la pl\u00e8be.<\/p>\n<ol start=\"3\">\n<li>Du sens et de la m\u00e9moire des \u00e9meutes.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Voici les motifs des cinq \u00e9meutes principales :<\/p>\n<ul>\n<li>Les journ\u00e9es d\u2019avril 1720 surviennent apr\u00e8s la vague d\u2019ordonnances r\u00e9pressives prononc\u00e9es contre les oisifs, les mendiants et les vagabonds. La police arr\u00eate en pleine rue, des envois forc\u00e9s vers la Louisiane sont op\u00e9r\u00e9s apr\u00e8s qu\u2019elle ait organis\u00e9e des mariages forc\u00e9s. Il y eut r\u00e9volte avec massacres d\u2019archers et d\u2019exempts de police. L\u2019enl\u00e8vement en pleine rue est intol\u00e9rable.<\/li>\n<li>En juillet 1720, tout est diff\u00e9rent : l\u2019\u00e9motion na\u00eet d\u2019une situation in\u00e9dite dans l\u2019\u00e9conomie de l\u2019Ancien R\u00e9gime. On diminue la dette de l\u2019\u00c9tat par une politique inflationniste non ma\u00eetris\u00e9e. C\u2019est le syst\u00e8me de Law : na\u00eet la l\u00e9gende du pauvre faisant fortune. La d\u00e9sillusion survient tr\u00e8s vite et la col\u00e8re monte ainsi que les \u00e9chauffour\u00e9es.<\/li>\n<li>En 1725, une \u00e9meute populaire \u00e9clate faubourg Saint-Antoine. \u00c0 son origine, une dispute entre une boulang\u00e8re et sa cliente. Un soul\u00e8vement se forme, compos\u00e9 surtout de femmes ; les coups de feu de la garde n\u2019y apportent aucun calme. Malgr\u00e9 r\u00e9pression et pendaisons, la ville reste violente de longs mois, et les parisiens se tourneront vers la Reine.<\/li>\n<li>Juillet 1750 : des ordonnances de police sont rendues pour que soient enlev\u00e9s puis enferm\u00e9s des enfants de quatre \u00e0 douze ans, nomm\u00e9s polissons, jouant dans les rues. La fi\u00e8vre de l\u2019\u00e9meute monte \u00e0 grande vitesse. C\u2019est une \u00e9norme \u00e9meute. Un mouchard sera pourchass\u00e9 et lynch\u00e9 par la foule. La r\u00e9pression sera tr\u00e8s violente avec ex\u00e9cution \u00e0 mort ; les enfants seront lib\u00e9r\u00e9s.<\/li>\n<li>En mai 1775, voici la guerre des farines. Louis XV vient de mourir sans que quiconque le regrette. Difficile de saisir ce mouvement, pourtant tr\u00e8s \u00e9tudi\u00e9. On parle de complot. Turgot instaure la libert\u00e9 de commerce et des grains : beaucoup de mouvements paysans se forment en \u00cele-de-France, mais les autorit\u00e9s accoutum\u00e9es \u00e0 ce genre d\u2019agitation ne semblent pas pr\u00e9occup\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 ce que la foule compacte entre dans Paris par les Porte-Saint-Martin et Vaugirard, pillant toutes les boulangeries. Et cela se fit dans la joie. En fait, depuis longtemps, r\u00e9gnait une lourde col\u00e8re et Louis XVI ne r\u00e9pond pas aux attentes. Effray\u00e9e la police use de douceur avant que n\u2019intervienne la r\u00e9pression.<\/li>\n<\/ul>\n<p>On le voit, chaque \u00e9meute d\u00e9tient ses motifs propres, tous diff\u00e9rents et ses modes d\u2019action particuliers. \u00c0 partir de l\u00e0, peuvent se faire quelque constatations. Le peuple est pauvre, certes, mais il n\u2019est pas qu\u2019un \u00ab ventre \u00bb comme l\u2019affirment certaines \u00e9lites, car tous les mouvements de foule n\u2019ont pas pour cause l\u2019enrichissement du prix du pain. Par ailleurs, on constate une tr\u00e8s grande pr\u00e9sence des femmes dans les manifestations : tr\u00e8s souvent incitatrices et appelant \u00e0 la r\u00e9volte, elles la pr\u00e9c\u00e8dent et sont cause de grandes frayeurs pour la police qui craint leur d\u00e9termination et leur violence. En 1720, au moment de l\u2019\u00e9meute de Law, elles n\u2019auront de cesse de demander (d\u00e9j\u00e0) un pouvoir \u00e9conomique. Impr\u00e9visible, la r\u00e9volte l\u2019est : on ne sait d\u2019o\u00f9 elle viendra, ni comment elle se formera. Elle est le bruit de la col\u00e8re, celle qui jaillit quand certaines situations et conditions de vie deviennent intol\u00e9rables. Coutumi\u00e8res en quelque sorte (car il y a des r\u00e9bellions qui ne sont pas des \u00e9meutes), c\u2019est souvent qu\u2019on entend sur une place ou dans un march\u00e9 l\u2019expression \u00ab voil\u00e0 la r\u00e9volte ! \u00bb. \u00c0 ce cri, tout le monde s\u2019assemble : on y reconna\u00eet le murmure du combat qui y approche, on y souligne aussi le soulagement : \u00ab enfin la voil\u00e0 \u00bb.<\/p>\n<p>En effet la col\u00e8re recharge la communaut\u00e9 de sens et les modes, de ce fait, s\u2019improvisent entre exc\u00e8s, rationalit\u00e9 et multiplicit\u00e9 d\u2019affects (cf.A. Farge, J.Revel, <u>Les logiques de la foule<\/u>, Affaires des enl\u00e8vements d\u2019enfants, juillet 1750, ed. Hachette). Col\u00e8re, improvisation, d\u00e9bordement n\u2019emp\u00eache aucunement que ce moment tumultueux ne connaisse de nombreux effets : victimes, r\u00e9pression, nouvelles orientations du gouvernement parfois. Quoi qu\u2019il en soit, dans le peuple de Paris, l\u2019\u00e9meute se vit l\u00e9gitime ; elle va de soi, appartient au mouvement du r\u00e9el. Elle na\u00eet souvent de la fatigue et du r\u00eave (comme 1968 peut-\u00eatre), de la frustration, du manque d\u2019esp\u00e9rance. De fait, c\u2019est un savoir propre sur la r\u00e9alit\u00e9 du monde qu\u2019elle proclame sous forme d\u2019indignation. Bien s\u00fbr, tout cela s\u2019accompagne d\u2019une mise en forme tr\u00e8s gestuelle et sonore.<\/p>\n<p>Peut-on affirmer que les \u00e9meutes successives du XVIIIe si\u00e8cle avaient la m\u00e9moire des pr\u00e9c\u00e9dentes ? De fait, \u00e0 travers les archives de police, on s\u2019aper\u00e7oit tout d\u2019abord que l\u2019\u00e9meute se vit comme un acte social, une personne vivante et m\u00eame parfois la \u00ab partenaire du Roy \u00bb. Elles le sollicitent, injurient, l\u2019implorent : il a si souvent proclam\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait le p\u00e8re de la nation que ses sujets s\u2019expriment contre lui, muni de la conscience qui leur a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e par Dieu lui-m\u00eame qu\u2019ils \u00e9taient leurs fils.<\/p>\n<p>C\u2019est pour cela qu\u2019on ne peut pas affirmer que de r\u00e9volte en r\u00e9volte, selon une lin\u00e9arit\u00e9 qui serait absurde existe une <u>m\u00e9moire<\/u> permettant de dire que chaque \u00e9meute entra\u00eene la suivante. En aucun cas, 1720 n\u2019annonce 1725, encore moins 1750 ; et personne ne peut prouver aujourd\u2019hui que juillet 1789 serait la r\u00e9sultante des cinq \u00e9meutes du si\u00e8cle. Certes, on se souvient des autres \u00e9meutes, mais \u00e0 chaque \u00e9meute, il s\u2019agit d\u2019une nouvelle lecture des \u00e9v\u00e9nements pr\u00e9sents et une construction originale d\u2019une r\u00e9ponse \u00e0 donner aux injustices. Aucune \u00e9meute n\u2019annonce l\u2019autre, et ne porte en elle la pr\u00e9c\u00e9dente ; s\u2019il est vrai qu\u2019il y a une m\u00e9moire de la subversion, cela ne veut en aucun cas dire qu\u2019une progression s\u2019organise de r\u00e9bellion en r\u00e9bellion. Il n\u2019existe pas une progression de la conscience qui ferait des \u00e9v\u00e9nements de 1775 des moments plus \u00e9labor\u00e9s que ceux de 1720. Qu\u2019on garde une \u00e9meute en m\u00e9moire n\u2019autorise pas \u00e0 dire que cette m\u00e9moire se cumule et s\u2019additionne. Elle fabrique d\u2019autres attitudes pr\u00eates \u00e0 de nouvelles r\u00e9ponses qui poss\u00e8dent d\u2019autres formes d\u2019opinion et de sentiments.<\/p>\n<ol start=\"4\">\n<li>Face \u00e0 l\u2019\u00e9meute, la police, la monarchie.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Au XVIIIe si\u00e8cle, l\u2019organisation de la police est encore neuve, puisque la cr\u00e9ation de la lieutenance g\u00e9n\u00e9rale de police parisienne date de 1667. Elle se met en place avec une hi\u00e9rarchisation tr\u00e8s importante : Roi, lieutenant g\u00e9n\u00e9ral de police, commissaires de police, inspecteurs de police avec des secteurs bien d\u00e9finis, exempts de police, garde et guet.\u00a0 Malgr\u00e9 sa hi\u00e9rarchisation, on ne peut encore dire qu\u2019elle soit totalement efficace tant l\u2019espace urbain est complexe. En tout cas, sa mission est de r\u00e9agir \u00e0 tout soul\u00e8vement : la peur l\u2019habite, amplifi\u00e9e par celle du monarque. R\u00e9pression violente et tentative d\u2019apaisement scandent les phases de l\u2019\u00e9meute et de ses agissements. Les autorit\u00e9s ne peuvent comprendre les sentiments de la foule et si l\u2019on se plonge dans le grain minuscule de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, on est frapp\u00e9 d\u2019une premi\u00e8re chose (que les autorit\u00e9s per\u00e7oivent mal) : les \u00e9meutes ne sont pas, comment le croit parfois, tout simplement des ruptures ni des brisures d\u00e9finitives dans le cours ordinaire des choses.<\/p>\n<p>Elles apparaissent plut\u00f4t comme le point de jonction n\u00e9cessaire entre un ordre qui fait d\u00e9faut, et un avenir tr\u00e8s mal assur\u00e9. Il y a donc de l\u2019ordre dans ce d\u00e9sordre, un d\u00e9sir tr\u00e8s grand de justice. Le peuple recherche alors <u>l\u2019\u00e9change<\/u> qui lui manque (et l\u2019on peut faire comparaison avec 2018). Pour la police, l\u2019\u00e9motion poss\u00e8de un tout autre usage : elle est raval\u00e9e en un prisme r\u00e9ducteur. Pour elle, la foule veut \u00e9chapper au destin qu\u2019on lui impose et est retraduite dans les termes de \u00ab sauvage \u00bb et de \u00ab primitif \u00bb ; \u00e0 ces derniers on accorde pas d\u2019\u00e9change m\u00eame si on est le Roi.<\/p>\n<p>Sauvage, primitif, \u00e9trange, \u00e9tranger : certes ce peuple fait la nation mais il n\u2019est pas des n\u00f4tres, pensent les autorit\u00e9s. Plus encore qu\u2019\u00e0 mai 1968, je pense \u00e0 aujourd\u2019hui, \u00e0 2018, o\u00f9 le peupl\u00e9 est \u00e9vit\u00e9, repouss\u00e9 dans sa volont\u00e9 d\u2019exister tel qu\u2019il est, souffrant. Non n\u00e9gociable en somme.<\/p>\n<p>\u00c0 nous historiennes et historiens, je pense \u00e0 la responsabilit\u00e9 que nous avons d\u00e8s lors non de parler <u>du<\/u> peuple ou <u>sur<\/u> le peuple, mais comme le disait Paul Ricoeur de \u00ab laisser parler le peuple \u00bb. Ce serait \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la pens\u00e9e de Jacques Ranci\u00e8re dans sa phrase : \u00ab\u00a0le mensonge du po\u00e8te n\u2019est pas d\u2019ignorer les douleurs du prol\u00e9taire mais de les dire sans les savoir \u00bb.<\/p>\n<p>En quelque sorte, s\u2019il faut faire des rapprochements incertains entre des p\u00e9riodes \u00e9loign\u00e9es, il me semble que quelque chose aujourd\u2019hui en 2018 porte des \u00e9chos des \u00e9meutes du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. En quelque sorte, dans les deux cas, il y avait, il y a, conscience de donner un nouveau sens \u00e0 donner au monde, de faire obstacle \u00e0 l\u2019intol\u00e9rable. En 1968 \u00e0 partir de conflits forts, ouvriers et \u00e9tudiants, se fabriqua un r\u00eave d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent depuis plusieurs ann\u00e9es, aliment\u00e9 par la guerre du Vietnam, Cuba et la guerre d\u2019Alg\u00e9rie et l\u2019ennui infini dans lequel se v\u00e9curent les ann\u00e9es 1960. En 2018, le gouvernement d\u00e9cline, c\u2019est vrai, les lieux fragiles, pr\u00e9caires et pauvres, mais ils ne cherchent pas \u00e0 les \u00ab savoir \u00bb. Car le savoir devrait fabriquer du faire.<\/p>\n<h1>Note<\/h1>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Gazetins conserv\u00e9es aux Archives Nationales et \u00e0 la biblioth\u00e8que de l&#8217;Arsenal dans la s\u00e9rie des archives de la Bastille.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Photo Credit to Sorbonne Library (BIS)\/Sylvain Boyer) &nbsp; [Editor&#8217;s Note: In The Invisible Committee&#8217;s new book,\u00a0Now (2017), the Committee favorably discusses riots, and develops the notion of destituent power, reviving the historical situation of May &#8217;68 and other insurrectionary communes&hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/arlette-farge-emeutes-du-xviiie-siecle\/\" class=\"more-link\">Continue Reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2166,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[51803],"tags":[],"class_list":["post-3904","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-posts-2-13"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3904","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2166"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3904"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3904\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3904"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3904"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/praxis1313\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3904"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}