{"id":1236,"date":"2017-01-15T02:36:35","date_gmt":"2017-01-15T07:36:35","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.law.columbia.edu\/nietzsche1313\/?p=1236"},"modified":"2017-01-15T02:36:35","modified_gmt":"2017-01-15T07:36:35","slug":"mara-montanaro-la-philosophie-comme-aporie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/nietzsche1313\/mara-montanaro-la-philosophie-comme-aporie\/","title":{"rendered":"Mara Montanaro | La philosophie comme aporie"},"content":{"rendered":"<p>Dans mon intervention j\u2019aimerais d\u2019abord analyser comment Sarah Kofman traite la question des femmes en tant qu\u2019impasse pour la philosophie. Ensuite je me focaliserai sur le rapport entre femmes et v\u00e9rit\u00e9, en m\u2019appuyant notamment sur un essai qui se trouve dans<em> Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em> dont le titre est <em>Baubo. Perversion th\u00e9ologique et f\u00e9tichisme<\/em>, ainsi que sur les deux volumes d\u2019<em>Explosion<\/em>. Enfin, je terminerai en touchant certains \u00e9l\u00e9ments de sp\u00e9cificit\u00e9 du rapport de Kofman \u00e0 la philosophie et \u00e0 l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>1. La philosophie comme aporie<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019abord permettez-moi d\u2019expliquer un peu mon titre. En soulignant qu\u2019en lisant Platon \u00e0 contre-courant par l\u2019interm\u00e9diaire de Nietzsche et Heidegger, Sarah Kofman y d\u00e9chiffre ce qu\u2019on pourrait d\u00e9finir comme le geste philosophique par excellence, \u00e0 savoir celui qui d\u00e9niche des apories et qui, en m\u00eame temps, cherche \u00e0 les lever. Certes, la tentation th\u00e9orique de ma\u00eetriser ces difficult\u00e9s est grande, et cette tentation nous la voyons \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans toutes les formes qu\u2019a pris la philosophie en Occident\u00a0: le logos, le savoir, la th\u00e9orie. On pense, par exemple \u00e0 Socrate et \u00e0 comment il provoque des apories chez ses interlocuteurs\u00a0: impasses, pi\u00e8ges, embarras, puits, p\u00e9ril\u2026 et en m\u00eame temps, tant il est vrai que l\u2019aporie rec\u00e8le en elle quelque <em>poros<\/em> il, Socrate, invente d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre quelques stratag\u00e8mes pour \u00ab\u00a0s\u2019en sortir\u00a0\u00bb. <em>Comment s\u2019en sortir<\/em>, on le sait, c\u2019est aussi le titre du livre de Kofman consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019aporie, o\u00f9 elle soutient, en s\u2019appuyant justement sur Platon, qu\u2019il y a dans la philosophie un art du bricolage, un m\u00e9tissage dans lequel <em>poros<\/em> et <em>p\u00e9nia<\/em>, loin de s\u2019exposer, se conjuguent l\u2019un avec l\u2019autre.<\/p>\n<p>Certes, on pourra toujours distinguer des apories \u00ab\u00a0liantes\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0bloquantes\u00a0\u00bb comme celles des sophistes qui pi\u00e8gent leur interlocuteur et les apories qui par contre sont \u00ab\u00a0d\u00e9liantes\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0mobilisantes\u00a0\u00bb, celles des philosophes qui chercher \u00e0 frayer un passage \u00e0 leur interlocuteur, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. D\u2019apr\u00e8s Kofman toute aporie est alors une un pi\u00e8ge immanent au discours, toute vie est apor\u00e9tique et constitue d\u2019impasses (la m\u00eame impasse, par exemple, j\u2019y reviendrai plus loin que Kofman retrouve l\u00e0 o\u00f9 se croisent la rue Ordoner et la rue Labat qui, comme vous le savez sans doute, figurent dans le titre de son dernier r\u00e9cit. Ces deux rues dessinent un d\u00e9dale d\u2019o\u00f9 ne surgit plus aucune issue, c\u2019est pour Kofman la fin de la philosophie et m\u00eame de sa vie).<\/p>\n<p>La philosophie ne consiste donc pas \u00e0 contourner ou ma\u00eetriser les apories, mais bien plut\u00f4t \u00e0 les rep\u00e9rer, \u00e0 les expliciter, voire y s\u00e9journer pour, inventer des stratag\u00e8mes au sein m\u00eame de l\u2019aporie, fabriquer donc des tours et des d\u00e9tours pour faire appara\u00eetre une issue. Pour Sarah Kofman telle est la t\u00e2che de la philosophie. C\u2019est dans ce cadre qui d\u00e9limite les rapports entre philosophie et aporie que je crois il n\u2019est pas aujourd\u2019hui sans int\u00e9r\u00eat d\u2019aborder comment la question des femmes chez Kofman se pose, entre autres choses, comme une vraie et propre impasse pour les philosophes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>2. La question des femmes <\/strong><\/p>\n<p>Dans le num\u00e9ro 46 des Cahiers du Grif, <em>Provenances de la pens\u00e9e. Femmes\/philosophie<\/em>, on trouve un entretien avec Sarah Kofman r\u00e9alis\u00e9 par Joke Hermsen et qui s\u2019intitule significativement <em>La question des femmes\u00a0: une impasse pour les philosophes<\/em>. Ce qui est en question dans ces \u00e9changes est la mani\u00e8re dont Kofman montre comment la pens\u00e9e philosophique s\u2019est, ainsi souvent et ainsi longtemps, d\u00e9velopp\u00e9e soit en pla\u00e7ant les femmes hors jeu, soit en se limitant \u00e0 apporter au moins sa caution et ses ressources th\u00e9oriques au dispositif m\u00eame de leur mise hors jeu. Cela ouvre sur une \u00e9trange ambivalence, nous pouvons dire, celle du sujet universel qui pense en affirmant la transcendance de la pens\u00e9e par rapport \u00e0 sa propre singularit\u00e9 et, ce qui nous int\u00e9resse aujourd\u2019hui davantage, par rapport \u00e0 sa particularit\u00e9 sexu\u00e9e. Ainsi, cet \u00e9cart entre l\u2019\u00e9laboration philosophique et le statut sexu\u00e9 du sujet renvoie \u00e0 la question \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce qu\u2019on appelle penser\u00a0?\u00a0\u00bb ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab\u00a0qui pense quand je pense\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re remarque qu\u2019on peut faire est que la question de la sexuation se pr\u00e9sente toujours dans les textes philosophiques comme question des femmes, portant sur les femmes. Cette identification du sexe aux femmes affecte le statut du sujet pensant et philosophant dont Kofman \u00e9claire et d\u00e9nonce la position masculine. Si donc pour Kofman le sujet philosophant se d\u00e9finit implicitement comme un sujet masculin exempt\u00e9 de sa partialit\u00e9 d\u2019\u00eatre sexu\u00e9, on ne s\u2019\u00e9tonnera pas de la position occup\u00e9e par les femmes dans le dispositif de pens\u00e9e qui en d\u00e9coule.<\/p>\n<p>Cependant, poser la question des femmes par rapport \u00e0 la philosophie ne signifie pas se focaliser sur l\u2019\u00e9laboration d\u2019une th\u00e8se autour de la sp\u00e9cificit\u00e9 de la pratique philosophique qui pourrait \u00eatre commune \u00e0 toutes les femmes philosophes. Il ne s\u2019agit non plus de couvrir la question de la diff\u00e9rence des sexes tout au long de l\u2019histoire de la philosophie, mais plut\u00f4t de retracer la pr\u00e9sence des femmes dans l\u2019espace philosophique dont elles ont \u00e9t\u00e9 si longtemps absentes ou exclues.<\/p>\n<p>Dans la lecture des grands textes de la philosophie, tout d\u2019abord nous pouvons souligner comment les syst\u00e8mes philosophiques ne sont pas ind\u00e9pendantes de la position sexu\u00e9e de leurs auteurs, pour la plupart masculins. A ce propos, Sarah Kofman remarque pr\u00e9cis\u00e9ment que chaque fois qu\u2019un philosophe introduit la question des femmes, c\u2019est toujours avec une certaine g\u00eane ou une quelque r\u00e9ticence.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins le th\u00e8me de la femme en tant que telle n\u2019est pas, \u00e0 vrai dire, un sujet qu\u2019elle ait abord\u00e9 directement\u00a0: c\u2019est plut\u00f4t une trace qu\u2019elle a suivi dans les syst\u00e8mes philosophiques pour y d\u00e9tecter en quelque sorte leur tache aveugle, souvent le point le plus faible du syst\u00e8me et qui, du m\u00eame coup, \u00e9claire aussi les v\u00e9ritables enjeux de ce syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Sa m\u00e9thode de lecture est redevable de Freud et de Nietzsche. A l\u2019\u00e9gard de Nietzsche, Kofman souligne en particulier la conscience aigue sur le fait que le discours que les hommes d\u00e9veloppent sur les femmes d\u00e9pendent en grande partie de l\u2019image de la m\u00e8re qu\u2019ils portent en eux. Dans son cas, cette image est certes charg\u00e9e d\u2019ambivalence. C\u2019est bien pourquoi il y a dans ses textes des affirmations multiples et parfois contradictoires sur les femmes, comme le montre, juste \u00e0 titre d\u2019exemple, la citation tir\u00e9e de <em>Ecce Homo\u00a0<\/em>qui ouvre, en guise d\u2019exergue, l\u2019essai kofmanien <em>Baubo. Perversion th\u00e9ologique et f\u00e9tichisme que nous trouvons dans Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em> o\u00f9 Nietzsche y affirme\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0en tant que mon p\u00e8re je suis d\u00e9j\u00e0 mort, en tant que ma m\u00e8re je vis encore et je deviens vieille\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans cet essai Kofman analyse justement la mani\u00e8re dont la femme, une femme, une vieille femme, ne cesse de hanter le texte nietzsch\u00e9en.<\/p>\n<p>Elle analyse notamment l\u2019\u00e9trange permanence chez Nietzsche du vieux motif th\u00e9ologique de la s\u00e9duction op\u00e9r\u00e9e par la \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, en effet, Nietzsche d\u00e9construit la m\u00e9taphysique et la th\u00e9ologie, d\u00e9nonce l\u2019id\u00e9al asc\u00e9tique, alors que, de l\u2019autre, il semble rester quand m\u00eame pi\u00e9g\u00e9 dans la m\u00eame perspective des th\u00e9ologiens autour de la femme.<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise Collin dans un texte d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Kofman qui s\u2019intitule <em>L\u2019impossible di\u00e9t\u00e9tique. Philosophie et r\u00e9cit<\/em>, paru en 1997 dans un num\u00e9ro des Cahiers du Grif enti\u00e8rement consacr\u00e9 \u00e0 Sarah Kofman, se focalise sur les efforts de Kofman visant \u00e0 dispenser Nietzsche de la d\u00e9nonce de misogynie et qui se r\u00e9sument dans la constatation que le philosophe allemand, d\u2019apr\u00e8s Kofman, \u00e9chapperait \u00e0 cette critique dans la mesure o\u00f9 il reconnait a priori que ses propos sur les femmes ne rel\u00e8vent que de son point de vue singulier. Pour appuyer cette th\u00e8se, Kofman reporte un passage de <em>Par del\u00e0 du bien et du mal<\/em> o\u00f9 Nietzsche dit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Sur l\u2019homme et sur la femme par exemple, un penseur ne peut pas changer d\u2019opinion, il peut seulement d\u00e9couvrir ce qui est arr\u00eat\u00e9 en lui sur ce point\u2026 apr\u00e8s cet aveu, on me permettra peut-\u00eatre d\u2019\u00e9noncer un certain nombre de v\u00e9rit\u00e9s sur la femme en soi puisqu\u2019on sait maintenant que ce sont mes v\u00e9rit\u00e9s et qu\u2019elles \u00e9chappent d\u00e8s lors radicalement la discussion.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Il est \u00e9vident qu\u2019un homme parle des femmes et de la diff\u00e9rence des sexes du point de vue de l\u2019homme\u00a0: Nietzsche le sait et, selon Kofman, il est un des seuls penseurs qui int\u00e8gre cette partialit\u00e9 incontournable \u00e0 sa r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>C\u2019est sur ce point que Fran\u00e7oise Collin objecte que, \u00e0 proprement parler, dans le cas de Nietzsche il s\u2019agit moins de misogynie que plut\u00f4t d\u2019antif\u00e9minisme. Et cela dans la mesure o\u00f9 cet antif\u00e9minisme repose sur l\u2019opposition entre \u00ab\u00a0les petites bonnes femmes\u00a0\u00bb \u2013 que pour Nietzche sont les vraies femmes \u2013 et les f\u00e9ministes qu\u2019il ex\u00e8cre sans trop d\u2019h\u00e9sitation.<\/p>\n<p>\u00c0 ce propos Kofman, de sa part, dans le deuxi\u00e8me volume d\u2019<em>Explosion<\/em> essaie de d\u00e9velopper ce que Nietzsche aurait dit autour de la question de femmes et des f\u00e9ministes en particulier, \u00e0 savoir, avec les mots de Kofman\u00a0: \u00ab\u00a0celles qui apparemment luttent pour leur propre lib\u00e9ration\u00a0\u00bb sont en effet \u00ab\u00a0les pires ennemies\u00a0\u00bb non tant des hommes que, des femmes elles-m\u00eames\u00a0\u00bb. Ainsi, Kofman remarque encore\u00a0: \u00ab\u00a0Leurs attaques contre les hommes ne sont qu\u2019une tactique, une strat\u00e9gie, pour mieux attaquer obliquement, elle qui en sont incapables, les femmes capables d\u2019enfanter\u00a0\u00bb. Ou encore un peu plus loin, de mani\u00e8re sans doute plus nette<em>, <\/em>Kofman porte son commentaire de Nietzsche jusqu\u2019au point de lui faire affirmer\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Quand les femmes elles-m\u00eames, les \u00ab\u00a0\u00e9mancip\u00e9es\u00a0\u00bb refusent, par incapacit\u00e9, d\u2019enfanter et pr\u00e9tendent \u00e0 un id\u00e9al sup\u00e9rieur, elles sont seulement complices de l\u2019id\u00e9al asc\u00e9tique et vont comme lui, dans le sens de la n\u00e9gation de la vie, se vengent de la vie et des femmes qui veulent et en assurent le retour\u00a0; en luttant pour le droit de vote et pour l\u2019\u00e9ducation, pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 avec l\u2019autre sexe, elles visent, de fait, \u00e0 rendre les femmes inf\u00e9rieurs aux hommes, \u00e0 leur faire perdre dans la guerre des sexes, la supr\u00e9matie qu\u2019elles s\u2019\u00e9taient assur\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Et si on a encore des doutes sur son antif\u00e9minisme, \u00e7a suffit de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 un autre passage o\u00f9 Kofman fait dire \u00e0 Nietzsche que<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0certaines femmes, elles aussi, cherchent la \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, se montrent aussi impudents que les th\u00e9ologiens. Femmes d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9es qui cherchent le savoir, revendiquent l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits, font de la politique, ou des livres \u2013 au lieu de faire des enfants. Ce sont de telles femmes qui se croient \u00ab\u00a0castr\u00e9es\u00a0\u00bb et qui, par induction ill\u00e9gitime, concluent que la femme en soi est castr\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00c0 propos de ces remarques \u00e9videmment agressives \u00e0 l\u2019\u00e9gard des f\u00e9ministes, Fran\u00e7oise Collin note de son cot\u00e9, qu\u2019elles r\u00e9v\u00e8lent un int\u00e9r\u00eat \u00e0 premi\u00e8re vue insoup\u00e7onnable. En effet, elles mettent en sc\u00e8ne un f\u00e9minisme qui ne consiste qu\u2019\u00e0 pr\u00f4ner l\u2019\u00e9galit\u00e9 et \u00e0 formuler des revendications qui, pour Collin, am\u00e8nent finalement \u00e0 une impasse, dans la mesure o\u00f9 cette \u00e9galit\u00e9 ne serait au fond autre chose qu\u2019une simple \u00ab\u00a0\u00e9galisation\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un devenir-\u00e9gales \u00e0 ceux qui disposent d\u00e9j\u00e0 du pouvoir (\u00e0 savoir les hommes). Donc, ce f\u00e9minisme serait porteur de transformations h\u00e9t\u00e9ronomes, voire d\u2019instances de normalisation qui enfin donnent lieu pour les femmes \u00e0 un assujettissement selon des normes et des formes masculines. Pour Collin le f\u00e9minisme ne peut pas s\u2019identifier \u00e0 la revendication de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entendue comme \u00e9galisation car il est un processus de transformation et de libert\u00e9.<\/p>\n<p>Encore, Fran\u00e7oise Collin, en commentant ult\u00e9rieurement l\u2019interpr\u00e9tation de Kofman de ces passages nietzsch\u00e9ens sur les femmes et sur la primaut\u00e9 que le philosophe allemand semble accorder aux femmes capables d\u2019enfanter, observe que la perspective de Kofman vise aussi \u00e0 d\u00e9celer la mani\u00e8re dont Nietzsche finit pour placer la maternit\u00e9 en dehors du f\u00e9minisme et des f\u00e9ministes pronant l\u2019\u00e9galit\u00e9 comme \u00e9galisation. Cela dessinerait alors une position selon laquelle la maternit\u00e9 sera toujours en exc\u00e8s par rapport \u00e0 la revendication de la simple \u00e9galit\u00e9 des femmes aux hommes et de toute forme de rapport entre humains fond\u00e9e sur elle.<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s Collin, en s\u2019opposant aux f\u00e9ministes d\u00e9finies, assez ironiquement, comme celles qui affrontent avec jubilation la guerre qui r\u00e9git constitutivement les rapports entre les sexes, Sarah Kofman s\u2019identifierait, au contraire, et non sans un certain amusement, aux \u00ab\u00a0petites bonnes femmes\u00a0\u00bb ainsi aim\u00e9es par Nietzsche. Ce sont elles qui finalement peuvent devenir des m\u00e8res et non les f\u00e9ministes qui seraient, par contre, st\u00e9riles \u00e0 tous les \u00e9gards. Cette accusation de st\u00e9rilit\u00e9 est certes forte, mais il faut la comprendre \u00e0 partir d\u2019une certaine id\u00e9e de maternit\u00e9 propre \u00e0 Kofman.<\/p>\n<p>En effet, elle consid\u00e9rait ses livres comme des enfants et, du reste, elle-m\u00eame avouait qu\u2019elle n\u2019avait pour enfants que ceux-l\u00e0\u00a0: les livres, les cours, tout le cours des livres. Faire des enfants signifie pour elle non pas engendrer ce qui est affaire de m\u00e2le et de signification, mais porter et enfanter, ce qui est plut\u00f4t une affaire de cours ininterrompu, qui est l\u2019ininterruption m\u00eame. C\u2019est dans le sens de ce geste ininterrompu et de l\u2019attitude qui en d\u00e9coule qu\u2019elle se situait du c\u00f4t\u00e9 des m\u00e8res, de cette maternit\u00e9 symbolique de la cr\u00e9ation qui ne s\u2019ach\u00e8ve jamais.<\/p>\n<p>Dans le deuxi\u00e8me volume d\u2019<em>Explosion <\/em>on trouve encore Sarah Kofman aux prises avec cette d\u00e9fense de Nietzsche contre les accusations de misogynie. Cette fois elle argumente que si certaines de ses th\u00e8ses sur les femmes peuvent para\u00eetre choquantes aux f\u00e9ministes d\u2019aujourd\u2019hui, il faut n\u00e9anmoins les situer dans le cadre historique et social de l\u2019\u00e9poque et remarquer la mani\u00e8re dont elles s\u2019inscrivent dans une strat\u00e9gie plus g\u00e9n\u00e9rale men\u00e9e par Nietzsche contre l\u2019id\u00e9alisme chr\u00e9tien et ses cons\u00e9quences funestes pour la sexualit\u00e9, notamment celle f\u00e9minine. C\u2019est pourquoi, pour Kofman, consid\u00e9rer Nietzsche comme un misogyne c\u2019est oublier que pour lui\u00a0il n\u2019y a pas de femme \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb, car l\u2019id\u00e9e d\u2019une femme en soi est elle-m\u00eame une cr\u00e9ation historique. Et bien que Nietzsche \u00e9voque parfois un \u00ab\u00a0\u00e9ternel f\u00e9minin\u00a0\u00bb, il distingue n\u00e9anmoins diff\u00e9rents types de femmes, tout comme il distingue diff\u00e9rents types d\u2019hommes. Ainsi, d\u2019un point de vue g\u00e9n\u00e9alogique, une femme affirmative est plus proche d\u2019un homme affirmatif que d\u2019une femme, soit dit entre guillemets, \u00ab\u00a0d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb. Et, donc il est bien possible sous cet angle qu\u2019il y ait bien des femmes plus affirmatives que certains hommes.<\/p>\n<p>Kofman souligne alors comme Nietzsche serait au fond le premier \u00e0 mettre en question l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0La\u00a0\u00bb femme, une femme objectivable dans et par une d\u00e9finition. Pour r\u00e9sumer sa position, tous les philosophes, dans la mesure o\u00f9 ils \u00e9taient des dogmatiques, ont mal compris les femmes car la f\u00e9minit\u00e9 pas plus que la v\u00e9rit\u00e9 ne se laisse pas prendre ou saisir. Non seulement parce que la f\u00e9minit\u00e9 est de l\u2019ordre du d\u00e9doublement, du mim\u00e9tique, de l\u2019inidentifiable, mais aussi parce que les femmes sont soumises \u00e0 des imp\u00e9ratifs contradictoires, contradictions qui ne se trouvent finalement apais\u00e9e que dans la figure de la vieille femme, \u00e0 savoir la m\u00e8re de Nietzsche dont on a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>3. Femmes-v\u00e9rit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Par ailleurs, nous dit Kofman, Nietzsche est conscient qu\u2019il n\u2019affirme pas la v\u00e9rit\u00e9 sur \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb femmes, mais manifeste seulement des v\u00e9rit\u00e9s sur elles que d\u00e9pendent \u00e9troitement de l\u2019image de la m\u00e8re qu\u2019il porte en lui.\u00a0Est-il l\u00e9gitime, s\u2019interroge alors Kofman, de reporter ce que Nietzsche dit des femmes, sur la v\u00e9rit\u00e9 dont une certaine femme est la figure\u00a0? Peut-on ici encore parler, \u00e0 juste titre, de castration ou de non castration\u00a0? Qui se figure la v\u00e9rit\u00e9 comme une femme\u00a0?<\/p>\n<p>Se repr\u00e9senter la v\u00e9rit\u00e9 comme une femme rel\u00e8ve d\u2019abord de la perspective th\u00e9ologique, repr\u00e9sentation qui appara\u00eet \u00e0 un moment d\u00e9termin\u00e9 de la longue histoire de l\u2019erreur qu\u2019est l\u2019histoire de la v\u00e9rit\u00e9. On peut se demander alors, sugg\u00e8re Kofman, si le fait d\u2019avoir plac\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9-femme dans un lieu inaccessible ne correspond pas au besoin de se prot\u00e9ger contre elle \u2013 comme elle le r\u00e9p\u00e8te souvent\u00a0: \u00ab\u00a0les philosophes sont des p\u00e8res encore enfants qui n\u2019ont pas su s\u2019y prendre avec leur femme, la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb. La v\u00e9rit\u00e9-femme, cette formule banale, Sarah Kofman l\u2019analyse m\u00e9ticuleusement dans les textes de Nietzsche pour la renverser totalement. De d\u00e9tractrice la femme devient par l\u00e0 affirmative\u00a0: le philosophe d\u00e9sire la v\u00e9rit\u00e9, comme un homme d\u00e9sire une femme mais pr\u00e9cis\u00e9ment, selon Kofman, il n\u2019est philosophe que dans la mesure o\u00f9 s\u2019il sait que la v\u00e9rit\u00e9 ne se ma\u00eetrise pas, ne s\u2019attrape pas, ne se regarde pas en face et, enfin, ne se d\u00e9voile pas.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable philosophe est donc, pour Kofman, un philosophe tragique car il doit vouloir l\u2019illusion, sachant que la femme a ses raisons de cacher ses raisons. Savoir se tenir \u00e0 distance, savoir fermer les portes et les fen\u00eatres, tenir les volets clos fait partie de sa ma\u00eetrise. Se tenir dans la chambre obscure, non pour refuser l\u2019apparence, mais pour l\u2019affirmer et rire. Si la vie elle-m\u00eame appara\u00eet comme f\u00e9rocit\u00e9, cruaut\u00e9, elle est aussi f\u00e9condit\u00e9, reproduction et retour \u00e9ternel\u00a0: son nom est, nous dit Kofman, celui de Baubo. Baubo, est d\u2019abord le nom d\u2019une femme, celui d\u2019un personnage qui intervient dans les myst\u00e8res d\u2019Eleusis consacr\u00e9s \u00e0 D\u00e9m\u00e9ter. Par cons\u00e9quent appeler la vie Baubo signifie l\u2019identifier non seulement \u00e0 la femme, mais plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ses organes de reproduction.<\/p>\n<p>Mais Baubo peut appara\u00eetre aussi comme un double f\u00e9minin de Dionysos. On peut dire qu\u2019il est comme la vie par-del\u00e0 les distinctions m\u00e9taphysiques du f\u00e9minin et du masculin. Baubo et Dionysos seraient donc, observe Kofman, deux des multiples noms de la vie prot\u00e9iforme. A la diff\u00e9rence de Baubo, pourtant, Dionysos est nu. Nudit\u00e9 qui ne signifie pas r\u00e9v\u00e9lation d\u2019une v\u00e9rit\u00e9, mais affirmation sans voile de l\u2019apparence. En Dionysos se rature l\u2019opposition du voil\u00e9 et du non-voil\u00e9, du masculin et du f\u00e9minin.<\/p>\n<p>Cela dit, interroge Kofman, parler de misogynie \u00e0 propos de Nietzsche, a-t-il d\u00e8s lors encore un sens\u00a0? On pourrait plut\u00f4t se demander\u00a0: qu\u2019est-ce qui en Nietzsche \u00e9value la femme comme il le fait\u00a0? En effet, on l\u2019a vu, Nietzsche ne pr\u00e9tend pas dire la v\u00e9rit\u00e9 sur la femme en soi, mais donner une interpr\u00e9tation contraignante\u00a0: plus que tout autre, les jugements sur la femme sont symptomatiques.<\/p>\n<p>Ce qui est arr\u00eat\u00e9 en lui sur la femme, nous dit Kofman, est arr\u00eat\u00e9 plus particuli\u00e8rement par l\u2019image de la m\u00e8re qu\u2019il porte en lui. Elle cite alors un extrait de <em>Humain trop Humain<\/em> o\u00f9 Nietzsche affirme\u00a0: \u00ab\u00a0tout homme porte en soi une image de la femme qui lui vient de sa m\u00e8re. C\u2019est elle qui les d\u00e9termine \u00e0 respecter les femmes en g\u00e9n\u00e9ral ou bien \u00e0 les m\u00e9priser ou bien \u00e0 ne sentir pour toutes que de l\u2019indiff\u00e9rence\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ainsi, en consid\u00e9rant les textes nombreux et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de Nietzsche sur la femme, on peut conclure que cette image devait \u00eatre, comme on le disait avant, du moins ambivalente. Toutes ses maximes et ses pointes sur les femmes, leur s\u00e9v\u00e9rit\u00e9, seraient du m\u00eame coup la marque de cette ambivalence et le sympt\u00f4me d\u2019un amour profond pour les femmes. Les m\u00eames femmes que l\u2019ont pourtant toutes abandonn\u00e9e, elles qui auraient pu lui \u00ab\u00a0servir de parapluie\u00a0\u00bb \u2013 comme le dit Kofman.<\/p>\n<p>Dans l\u2019entretien avec Hermsen on demande \u00e0 Kofman si elle n\u2019a pas n\u00e9glig\u00e9 l\u2019exclamation de Nietzsche dans <em>Par del\u00e0 du bien et mal<\/em>, \u00ab\u00a0Mulier taceat de muliere\u00a0!\u00a0\u00bb. Elle r\u00e9pond que Nietzsche n\u2019\u00f4te pas la parole aux femmes pour la donner aux hommes qui d\u00e9tiendraient la v\u00e9rit\u00e9 sur elles, car il sait qu\u2019il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 pas plus sur les femmes que sur d\u2019autres choses. Et que ce qu\u2019on appelle\u00a0: \u00ab\u00a0La Femme\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin\u00a0\u00bb est une fiction des hommes qui \u00e0 un moment donn\u00e9 de l\u2019histoire ont eu le besoin de s\u00e9parer l\u2019humanit\u00e9 en sexe fort et sexe faible, en s\u2019attribuant imaginairement cette force qu\u2019ils n\u2019avaient pr\u00e9cis\u00e9ment plus. Quand Nietzsche demande aux femmes de faire silence sur les femmes, il demande, \u00e9claire Kofman, de ne pas \u00eatre complices des hommes, des m\u00e9taphysiciens, de tous les dogmatiques qui croient \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Car la femme, mieux que les hommes, sait qu\u2019il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, en suivant le raisonnement de Kofman, il r\u00e9sulte \u00e9vident que c\u2019est la femme \u00e9mancip\u00e9e, la f\u00e9ministe, celle qui refuse d\u2019affirmer la vie, d\u2019avoir des enfants, qui se fait complice des th\u00e9ologiens et pr\u00e9tend de dire la v\u00e9rit\u00e9 sur les femmes \u2013 pr\u00e9tention qui est fort critiqu\u00e9e par Nietzsche. C\u2019est pourquoi, lorsque Kofman, de sa part, parle des femmes, ce n\u2019est jamais pour dire la v\u00e9rit\u00e9 sur elles, mais c\u2019est plut\u00f4t pour d\u00e9noncer les pr\u00e9jug\u00e9s m\u00e9taphysiques masculins, pour les d\u00e9construire \u00e0 la fa\u00e7on de Nietzsche ou de Derrida.<\/p>\n<p>Si pour elle c\u2019est important d\u2019\u00eatre femme dans la philosophie, c\u2019est parce que, d\u2019une part, tout son travail vise \u00e0 refuser toute position m\u00e9taphysique, alors que, de l\u2019autre, elle se demande justement m\u00eame qu\u2019est-ce que veut dire, \u00e0 la premi\u00e8re personne, que je suis une femme, si on ne veut pas borner ce nom \u00e0 une d\u00e9signation anatomique ou \u00e0 une identit\u00e9 sociale\u00a0?<\/p>\n<p>Kofman ne pense pas qu\u2019il n\u2019ait que les femmes qui doivent ou puissent, elles seules, s\u2019occuper de la question des femmes car, sauf en demeurant pi\u00e9g\u00e9es dans les oppositions m\u00e9taphysiques donn\u00e9es, on ne peut plus user de ce vocable en toute innocence. Au fond, dans l\u2019entretien avec Hernsem, elle remarque que pour ce qui lui concerne, les apports les plus importants viennent de deux, entre guillemets, \u00ab\u00a0hommes\u00a0\u00bb\u00a0: Nietzsche et Freud. Et l\u2019usage ironique des guillemets porte justement sur la d\u00e9construction de l\u2019opposition m\u00e9taphysique hommes\/femmes, d\u00e8s lors que \u2013 affirme Kofman\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0on ne veut pas borner la femme \u00e0 une d\u00e9signation anatomique ou \u00e0 une identit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb. Donc elle nous dit qu\u2019elle est redevable \u00e0 Nietzsche d\u00e8s lors qu\u2019il affirme que la Femme est une invention masculine et Freud lorsqu\u2019il pr\u00e9tend d\u00e9noncer les opinions habituelles sur la femme. En effet, Kofman sollicitant la totalit\u00e9 du corpus freudien aussi, souligne la complexit\u00e9 des textes de Freud portant sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine. Pour Kofman, la fameuse envie du p\u00e9nis, est l\u2019une de ses pseudo-solutions, destin\u00e9e \u00e0 fixer la femme dans une position immuable, \u00e0 ma\u00eetriser son caract\u00e8re atopique, sa mobilit\u00e9 qui la rendent inaccessible, effrayante, \u00e9nigmatique aux yeux des hommes. Kofman reconstruit comment \u2013 dans ce qui para\u00eet \u00e0 tous familier &#8211; Freud introduit de l\u2019\u00e9nigmatique, de l\u2019\u00e9trangement inqui\u00e9tant\u00a0; comment il fait bouger les cat\u00e9gories du masculin et d f\u00e9minin qui reposent sur l\u2019\u00e9vidence commune. Il met en doute les \u00e9vidences premi\u00e8res. Spontan\u00e9ment en effet, les hommes admettent comme allant de soi l\u2019opposition hommes\/femmes, et l\u2019habitude d\u2019op\u00e9rer une telle distinction fait croire en sa n\u00e9cessit\u00e9. Freud s\u2019efforce alors de mettre au jour la complexit\u00e9 de cette opposition en faisant appel, contre l\u2019extr\u00eame assurance du sens commun, \u00e0 la science anatomique.<\/p>\n<p>Alors, selon Kofman, il n\u2019y a plus l\u2019opposition entre les hommes et les femmes une fois qu\u2019on a d\u00e9nonc\u00e9 et d\u00e9construit les pr\u00e9jug\u00e9s m\u00e9taphysiques. D\u2019apr\u00e8s Kofman, cette d\u00e9construction des oppos\u00e9s m\u00e9taphysiques, l\u00e0 o\u00f9 elle met en question celle du sensible et de l\u2019intelligible, demande une \u00e9tape ult\u00e9rieure, \u00e0 savoir la d\u00e9construction m\u00eame de l\u2019opposition masculin\/f\u00e9minin dans la mesure o\u00f9, dans la tradition m\u00e9taphysique, elle s\u2019est toujours d\u00e9velopp\u00e9e attribuant au masculin le caract\u00e8re de l\u2019intelligible et au f\u00e9minin celui du sensible. C\u2019est en ce sens que Kofman retrace une analogie int\u00e9ressante entre Nietzsche et Derrida, dans la mesure o\u00f9 ce dernier \u2013 elle nous dit\u00a0:\u00a0\u00ab S\u2019il utilise la m\u00e9taphore du f\u00e9minin dans son \u0153uvre, c\u2019est comme une \u00e9tape provisoire\u00a0; comme pour Nietzsche la d\u00e9construction implique une \u00e9tape de g\u00e9n\u00e9ralisation de celui des deux oppos\u00e9s consid\u00e9r\u00e9 par la m\u00e9taphysique comme hi\u00e9rarchiquement inf\u00e9rieur. Quand Derrida parle d\u2019\u00e9criture \u00ab\u00a0f\u00e9minine\u00a0\u00bb, cela correspond \u00e0 ce geste de g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019inf\u00e9rieur\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais le probl\u00e8me est que, d\u2019apr\u00e8s Kofman, cette g\u00e9n\u00e9ralisation du f\u00e9minin jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent n\u2019a servi qu\u2019aux hommes. Ils ne se sont pas toutefois aper\u00e7us que les femmes sont devenues elles aussi des philosophes surtout \u00e0 cause de ce devenir femme de la philosophie qui co\u00efncide avec la d\u00e9construction. Dans un esprit nietzsch\u00e9en, Kofman soutient que la g\u00e9n\u00e9ralisation qui affecte le p\u00f4le consid\u00e9r\u00e9 inf\u00e9rieur au sein de la hi\u00e9rarchisation m\u00e9taphysique, doit \u00eatre critiqu\u00e9 et que l\u2019opposition entre masculin et f\u00e9minin doit \u00eatre pour autant abandonn\u00e9e. Il reste n\u00e9anmoins une t\u00e2che difficile celle d\u2019inventer d\u2019autres termes par-del\u00e0 de cette opposition, m\u00eame si, du m\u00eame coup, on ne peut pas garder l\u2019id\u00e9e d\u2019une philosophie \u00ab\u00a0f\u00e9minine\u00a0\u00bb. Kofman nous dit qu\u2019il faut penser autrement qu\u2019\u00e0 travers les cat\u00e9gories du f\u00e9minin et du masculin.<\/p>\n<p>Dans l\u2019entretien avec Hermsen elle affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qui est important, et c\u2019est peut-\u00eatre le seul geste f\u00e9ministe que j\u2019ai accompli, c\u2019est de cr\u00e9er une \u0153uvre, comme je l\u2019ai fait depuis vingt ans, de fa\u00e7on rationnelle, didactique et surtout continue\u00a0\u00bb. Comme d\u2019ailleurs dans son ouvrage <em>Aberrations. Le devenir femme d\u2019Auguste Comte<\/em> elle \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il ne s\u2019agit pas, pour moi ici, de tenter de r\u00e9duire le philosophique \u00e0 du pathologique, ni le syst\u00e9matique \u00e0 du biographique. M\u2019int\u00e9resse pourtant un certain rapport du syst\u00e8me \u00e0 la vie\u00a0: de voir, non ce que l\u2019\u0153uvre doit \u00e0 la vie, mais ce que l\u2019\u0153uvre rapporte \u00e0 la vie, de saisir comment un syst\u00e8me philosophique peut tenir lieu de d\u00e9lire.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>4. Le rapport avec la philosophie et l\u2019\u00e9criture <\/strong><\/p>\n<p>Ce passage et son insistance sur ce que l\u2019\u0153uvre rapporte \u00e0 la vie nous conduit \u00e0 la mani\u00e8re dont Sarah Kofman s\u2019identifiait \u00e0 son \u00e9criture, et pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9criture d\u2019un devenir-femme du philosophe, et sans doute m\u00eame de tous les philosophes, ce qui correspond aussi \u00e0 son propre devenir-philosophe, son incorporation de la philosophie. Le nom de Nietzsche, comme nous a rappel\u00e9 Jean-Luc Nancy, est le nom du ma\u00eetre de la fiction d\u2019un devenir lui-m\u00eame. Il le devient en devenant \u00ab\u00a0tous les noms de l\u2019histoire\u00a0\u00bb. Sarah Kofman veut se pr\u00eater au jeu de tous les noms de Nietzsche, en cherchant \u00e0 \u00e9pouser cette plasticit\u00e9, mais elle de sa part y m\u00eale aussi le devenir-femme de tous ces noms.<\/p>\n<p>Toute la philosophie de Kofman est une philosophie de la vie, de la vie re\u00e7ue et donn\u00e9e, de la survie. Or, l\u2019op\u00e9ration ou les op\u00e9rations de conversion et de retournement de la vie contre la mort n\u2019est rien d\u2019autre que la philosophie elle-m\u00eame, comme elle l\u2019a appris de son ma\u00eetre aim\u00e9 Nietzsche. La philosophie, en effet, n\u2019est autre chose qu\u2019une possibilit\u00e9 de vie, une mani\u00e8re d\u2019exister, une intensification des forces vitales, de sorte que, lorsque les forces philosophiques d\u00e9clinent, c\u2019est en m\u00eame temps la vie qui d\u00e9cline et, inversement, si les forces philosophiques s\u2019accroissent, c\u2019est la vie singuli\u00e8re et collective qui prend de l\u2019ampleur. Il y a dans la philosophie un art du bricolage, un m\u00e9tissage, dans lequel <em>poros<\/em> et <em>p\u00e9nia<\/em>, loin de s\u2019opposer, se conjuguent.<\/p>\n<p>La grande sant\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e par Nietzsche comme condition pour que la philosophie ait des effets n\u2019est pas l\u2019absence de la maladie, c\u2019est la capacit\u00e9 souvent tapie dans la maladie, de retourner les perspectives et d\u2019extraire des forces actives depuis des lieux o\u00f9 elles \u00e9taient immobilis\u00e9es, fix\u00e9es, li\u00e9es, pi\u00e9g\u00e9es. Comme l\u2019a soulign\u00e9 Fran\u00e7oise Proust, dans tous ses ouvrages, Kofman a fait de Nietzsche un levier de vie, un d\u00e9constructeur des pens\u00e9es et des vies mortes, et un d\u00e9senfouisseur des forces de vie. De mani\u00e8re analogue, ce qui fascinait Fran\u00e7oise Collin chez Sarah Kofman \u00e9tait le geste \u2013 qui est infini \u2013 de l\u2019\u00e9criture, une sorte de plaisir \u00e0 l\u2019interminable. Donc, l\u2019\u00e9criture comme pure exp\u00e9rimentation.<\/p>\n<p>Du reste Kofman, tout comme Collin d\u2019ailleurs, ne s\u2019arr\u00eataient pas \u00e0 l\u2019\u0153uvre, \u00e0 la forme d\u00e9finie et d\u00e9finitive d\u2019un livre. Faire un livre \u00e9tait urgent pour elles, mais pour en entamer un autre aussit\u00f4t (quand il ne l\u2019\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 en m\u00eame temps). Comme si vraiment la chose \u00e0 faire \u00e9tait de continuer \u00e0 \u00e9crire, d\u2019exister dans et par l\u2019\u00e9criture, au sens d\u2019une <em>praxis<\/em> plut\u00f4t que d\u2019une <em>poiesis<\/em>. Outre le th\u00e8me du f\u00e9minin, certes insistant et sans doute central dans l\u2019\u0153uvre de Kofman, ce que Fran\u00e7oise Collin admirait chez elle c\u2019\u00e9tait justement ce rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture, ce qui, selon Collin, est par ailleurs toujours rest\u00e9 une \u00e9criture de la parole\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e9crire pour ne pas mourir est un imp\u00e9ratif d\u2019une grande noblesse mais avec lequel la plupart trouvent des accommodements. Ce n\u2019\u00e9tait pas son cas. Ce ne fut pas son cas\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Collin \u00e9tait en effet tr\u00e8s sensible \u00e0 la proc\u00e9dure du long et f\u00e9cond travail philosophique de Sarah Kofman qui pensait et \u00e9crivait toujours par le m\u00eame geste, en allant jusqu\u2019au bout, dans le corps textuel de l\u2019autre, de n\u2019importe quel penseur ou \u00e9crivain, en se l\u2019appropriant pour le d\u00e9sapproprier de lui-m\u00eame et, par l\u00e0 m\u00eame, pour mieux le rendre \u00e0 lui-m\u00eame. C\u2019est pourquoi Collin se demandait\u00a0: \u00ab\u00a0faut-il voir dans cette proc\u00e9dure un mode de lecture philosophique que la critique am\u00e9ricaine nomme \u00ab\u00a0d\u00e9constructionnisme\u00a0\u00bb comme si penser n\u2019\u00e9tait jamais que lire\u00a0? Ou bien faut-il y voir la reprise d\u00e9guis\u00e9e de la tradition juda\u00efque du commentaire d\u2019un texte toujours ant\u00e9c\u00e9dent\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Mais quelles que soient les mani\u00e8res d\u2019\u00e9clairer cette pratique, cette proc\u00e9dure, ce que souligne Collin ce sont les strat\u00e9gies \u00e0 travers lesquelles Kofman a cherch\u00e9 \u00e0 occuper la place de l\u2019\u00e9nonciation, m\u00eame celle qu\u2019on ne peut pas occuper sinon \u00e0 la condition de rien dire ou de laisser le rien se-dire dans le dit, d\u2019assumer donc le silence, \u00e0 savoir la place de <em>l\u2019in-fans<\/em>. C\u2019est pour cette raison que Collin donne beaucoup d\u2019importance \u00e0 un texte, soit-dit entre guillemets, \u00ab\u00a0mineur\u00a0\u00bb de Kofman, le r\u00e9cit d\u2019enfance intitul\u00e9 <em>Rue Ordoner, rue Labat<\/em> qui a \u00e9t\u00e9, \u00e0 son avis, une mani\u00e8re de se tenir l\u00e0 o\u00f9 se dit le je, autrement que dans la voix de l\u2019autre, hors du registre de la v\u00e9rit\u00e9. Avec les mots de Collin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Par le r\u00e9cit, qui est r\u00e9cit d\u2019enfance, par le r\u00e9enfantement de l\u2019enfance peut-\u00eatre pourrait-elle enfin sortir du ventre des philosophes qu\u2019elle avait si longtemps et si bien fait parler\u2026 <em>Rue Ordoner, Rue Labat<\/em> est l\u2019exposition de l\u2019immense travail souterrain qui accompagne en sourdine ses nombreux ouvrages philosophiques. Le r\u00e9cit est l\u2019espace transitionnel entre le rien du cri et l\u2019ordre de la parole.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Comme si, on peut dire, \u00e0 cette \u0153uvre de trente ann\u00e9es il y avait un reste qui lui \u00e9tait irr\u00e9ductible, ce reste qui n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 se tramer dans les vingt volumes \u00ab\u00a0philosophiques\u00a0\u00bb. Collin voit donc dans ce r\u00e9cit l\u2019impuissance d\u2019une d\u00e9marche philosophique \u00e0 int\u00e9grer ce reste ou ce surplus de l\u2019\u00e9criture sur la pens\u00e9e. Ce r\u00e9cit alors, et par l\u00e0, je conclue, s\u2019impose selon Collin comme essentiel pour comprendre toute l\u2019\u0153uvre de Kofman puisque dans et par ce r\u00e9cit appara\u00eet un fait, un fait philosophique fondamental, comme mis \u00e0 nu par l\u2019\u00e9criture, \u00e0 savoir\u00a0la violence de l\u2019\u00eatre qui constitue le socle cach\u00e9 et diss\u00e9min\u00e9 de la philosophie kofmanienne. L\u2019\u00e9criture restitue donc cette violence, la m\u00eame violence sur laquelle s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 arr\u00eat\u00e9 aussi bien Nietzsche que Derrida, la m\u00eame qu\u2019on retrouve au sein des oppositions m\u00e9taphysiques \u00e0 d\u00e9construire, comme celle des hommes et des femmes, et c\u2019est dans les all\u00e9es et retours entre philosophie et \u00e9criture qui se dessine au fond l\u2019espace de jeu de cette praxis qui marque ainsi profond\u00e9ment l\u2019\u0153uvre de Sarah Kofman.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans mon intervention j\u2019aimerais d\u2019abord analyser comment Sarah Kofman traite la question des femmes en tant qu\u2019impasse pour la philosophie. 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