{"id":1219,"date":"2017-01-15T02:22:06","date_gmt":"2017-01-15T07:22:06","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.law.columbia.edu\/nietzsche1313\/?p=1219"},"modified":"2017-01-15T02:22:06","modified_gmt":"2017-01-15T07:22:06","slug":"mathieu-frackowiak-figures-de-la-seduction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/nietzsche1313\/mathieu-frackowiak-figures-de-la-seduction\/","title":{"rendered":"Mathieu Frackowiak | Figures de la s\u00e9duction"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\">\u00ab\u00a0L\u2019art de la lecture n\u2019est pas une m\u00e9thode conceptuelle qui op\u00e8re de v\u00e9ritables coups de mains violents sur les textes en leur prenant ou reprenant ce qu\u2019ils ont d\u2019imprenables. Il implique l\u2019invention d\u2019un chemin singulier pour faire revenir encore une fois en la r\u00e9affirmant et en consonnant avec elle, une certaine possibilit\u00e9 de vie et de pens\u00e9e, irr\u00e9ductible.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Sarah Kofman, <em>S\u00e9ductions<\/em>, p. 129.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je tiens \u00e0 dire, pour commencer, que prendre la parole \u00e0 propos de Sarah Kofman lectrice de Nietzsche me semble un projet complexe et, peut-\u00eatre, un projet p\u00e9rilleux. Complexe parce que l\u2019itin\u00e9raire intellectuel de Sarah Kofman, comme sa philosophie, sont organiquement li\u00e9s \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019\u0153uvre de Nietzsche, voire symbiotiquement unis \u00e0 Nietzsche, comme Kofman le dit elle-m\u00eame, apr\u00e8s en avoir fait la d\u00e9monstration subliminale dans ses <em>Explosions<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. P\u00e9rilleux, \u00e9galement, parce que dans cette \u0153uvre Nietzsche est partout. Il est, certes, l\u2019objet de nombreux livres. Mais la pens\u00e9e nietzsch\u00e9enne (et sa mani\u00e8re de lire) sont, avec Freud, qui lui tiennent lieu de troisi\u00e8me et de quatri\u00e8me oreilles<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, la toile de fond sur laquelle Sarah Kofman <em>lit<\/em> et partant <em>\u00e9crit<\/em> de la philosophie.<\/p>\n<p>Ainsi, il me semble que parler de Kofman lectrice de Nietzsche, exige de trouver une mani\u00e8re d\u2019examiner son \u00e9criture de la philosophie, entre les lignes de laquelle Freud se trouve \u00e9galement \u00e0 tout instant.<\/p>\n<p>J\u2019essayerai donc, au cours de cette prise de parole, de garder \u00e0 l\u2019esprit, le statut d\u00e9licat que Sarah Kofman donnait \u00e0 ses <em>Explosions<\/em> en 1993 (un statut qui vaut, \u00e0 mon sens, pour tout ce qu\u2019elle \u00e9crit concernant Nietzsche) : il lui aura fallu, dit-elle, pour \u00e9crire, \u00eatre un \u00ab\u00a0enfant\u00a0\u00bb de Nietzsche, autant d\u2019ailleurs que la \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb de Nietzsche, celle qui fait enfin rena\u00eetre \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb texte en fran\u00e7ais, son amante \u00e9galement (\u00e0 moins que ce ne soit son amant), dans un rapport \u00e9rotique d\u2019\u00e9change et de f\u00e9condation r\u00e9ciproque, ainsi que dans une distance salutaire pour une lecture digne de ce nom, c\u2019est-\u00e0-dire une distance ou un jeu de d\u00e9placements n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Puisque Nietzsche est partout, il fallait faire un choix, trouver une porte d\u2019entr\u00e9e afin d\u2019articuler ce discours. J\u2019ai choisi mon titre, <em>Figures de la s\u00e9duction<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un passage qui pourrait para\u00eetre humoristique, voire parfaitement anecdotique, de l\u2019Avant-propos de <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique\u00a0<\/em>; humoristique ou anecdotique, tant que l\u2019on ne voit pas qu\u2019il entre en r\u00e9sonnance avec un grand nombre de textes cruciaux de l\u2019\u0153uvre de Sarah Kofman, et qu\u2019il permet, alors, d\u2019essayer d\u2019esquisser quelques aspects de la place que Nietzsche y occupe, ainsi que de l\u2019interpr\u00e9tation que Kofman propose de ce \u00ab\u00a0philosophe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Permettez-moi, avant d\u2019en arriver \u00e0 ce passage, d\u2019entreprendre la lecture des pages qui le pr\u00e9c\u00e8dent afin d\u2019en d\u00e9terminer les enjeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>En 1979, Sarah Kofman mime l\u2019irritation et s\u2019exclame dans l\u2019avant-propos de son <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Encore un livre sur Nietzsche\u00a0<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0!\u00a0\u00bb Elle d\u00e9crit alors la cause de la migraine ou de la lassitude qui pourraient accueillir l\u2019ouvrage qu\u2019elle introduit, en disant :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Depuis le <em>Nietzsche et la philosophie<\/em> de Gilles Deleuze<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a> qui rendait \u00e0 Nietzsche son droit de cit\u00e9 en philosophie (Nietzsche est ce philosophe qui r\u00e9alise jusqu\u2019au bout le projet critique de Kant, sa philosophie des valeurs est &#8220;la vraie r\u00e9alisation de la critique&#8221;), les ouvrages sur Nietzsche n\u2019ont cess\u00e9 de se multiplier. Toute la philosophie moderne se r\u00e9clame de Nietzsche, toute notre culture &#8220;vit&#8221; de Nietzsche. Nietzsche bien malgr\u00e9 lui est devenu &#8220;populaire&#8221;, a \u00e9t\u00e9 vulgaris\u00e9 par les mass m\u00e9dia, port\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran\u2026 Pourquoi donc aujourd\u2019hui, o\u00f9 le silence qui planait sur Nietzsche a fait place \u00e0 un trop bruyant tumulte, pourquoi encore ce nouveau livre\u00a0<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0? \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette description du contexte o\u00f9 elle anticipe l\u2019accueil distanci\u00e9 que pourrait recevoir son livre lui permet, en r\u00e9alit\u00e9, d\u2019engager une pol\u00e9mique.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Tout le monde &#8220;parle&#8221; de Nietzsche un peu comme on parle d\u2019un auteur \u00e0 la mode sans avoir lu ses textes. Ce que l\u2019on appelle vraiment &#8220;lire&#8221;. Il m\u2019a donc sembl\u00e9 bon d\u2019entreprendre une lecture pr\u00e9cise de quelques textes, de les lire entre les lignes, comme Nietzsche le faisait lui-m\u00eame, en philologue probe et rigoureux<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>M\u00eame si tout le monde en parle, personne ne lit Nietzsche comme il le faudrait, c\u2019est-\u00e0-dire comme lui-m\u00eame lit, de mani\u00e8re probe et rigoureuse, entre les lignes. Tout le monde donc, sauf \u2013 \u00e0 ce degr\u00e9 l\u2019affirmation ne me semble m\u00eame plus implicite \u2013 l\u2019auteure elle-m\u00eame qui t\u00e2chera d\u2019entreprendre cette lecture dans l\u2019ouvrage que cet avant-propos introduit. Ce qui me semble int\u00e9ressant dans ce passage, c\u2019est justement qu\u2019il ne s\u2019agit pas ici d\u2019une forme d\u2019autoglorification (\u00e0 laquelle on pr\u00e9f\u00e8re souvent la fausse modestie).<\/p>\n<p>Affirmer que personne ne lit Nietzsche rigoureusement, permet plut\u00f4t \u00e0 Sarah Kofman de tenir d\u00e9j\u00e0 un propos sur Nietzsche, dont le texte lui-m\u00eame porte, peut-\u00eatre, les germes de cette impossibilit\u00e9 de lire, ainsi que sur la philosophie elle-m\u00eame, \u00e0 moins que ce ne soit sur les philosophes.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Mon projet est <em>pol\u00e9mique<\/em> : si Nietzsche n\u2019est plus vraiment occult\u00e9, il persiste une r\u00e9sistance tenace, voire une hostilit\u00e9 contre lui &#8220;philosophe&#8221; qui ne ressemble \u00e0 aucun autre, &#8220;inclassable&#8221;, atopique. Il continue d\u2019irriter tous ceux qui aiment les cat\u00e9gories tranch\u00e9es, qui voudraient pouvoir le ranger \u00e0 une place d\u00e9termin\u00e9e dans une case de l\u2019histoire de la philosophie con\u00e7ue comme un d\u00e9veloppement lin\u00e9aire, rationnel et n\u00e9cessaire. Un certain nombre d\u2019universitaires estiment encore que Nietzsche n\u2019est pas un auteur &#8220;s\u00e9rieux&#8221;, et le censurent de leurs programmes qui affichent solennellement les auteurs &#8220;canoniques&#8221;, les &#8220;intouchables&#8221;, les seuls &#8220;grands philosophes&#8221;\u00a0: Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel. <em>Par exemple<\/em><a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Une premi\u00e8re lecture de ce passage pourrait nous conduire \u00e0 n\u2019y voir que la d\u00e9nonciation d\u2019une sorte de conservatisme institutionnel. Il y a pourtant plus ici que cette d\u00e9nonciation qui se limiterait \u00e0 la critique de postures ou de personnes.<\/p>\n<p>Il me semble que ce qui nous autorise \u00e0 discerner un discours plus fort et une pol\u00e9mique plus profonde dans ce passage, c\u2019est une sorte de paradoxe que Kofman formule en soulignant\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, que Nietzsche n\u2019est plus vraiment occult\u00e9 (alors m\u00eame que tout le monde en parle) et, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la persistance d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9sistance tenace, voire [d\u2019]une hostilit\u00e9 \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son \u0153uvre. On pourrait, en effet, retrouver dans ce paradoxe, ou \u00e0 tout le moins cette tension, une figure apotropa\u00efque, laquelle traverse toute l\u2019\u0153uvre de Sarah Kofman.<\/p>\n<p>La publicit\u00e9 dont b\u00e9n\u00e9ficie l\u2019\u0153uvre de Nietzsche au moment o\u00f9 Sarah Kofman \u00e9crit ces lignes, ne serait pas la cause de l\u2019irritation ressentie devant un livre de plus sur Nietzsche. Ou plut\u00f4t, il faudrait comprendre que comme l\u2019image de la m\u00e9duse que l\u2019on brandit sur un bouclier, cette publicit\u00e9 est l\u2019occasion de conjurer le r\u00f4le que cette \u0153uvre pourrait avoir au c\u0153ur de la philosophie, si nous commencions \u00e0 la lire enfin.<\/p>\n<p>Nietzsche n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 lu, et quand bien m\u00eame parlerait-on beaucoup de lui, ce ne serait encore que pour le r\u00e9approprier \u00e0 une philosophie canonique \u00e0 laquelle Kofman estime qu\u2019il est inappropriable.<\/p>\n<p>Si Nietzsche irrite la sensibilit\u00e9 des philosophes, ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019il est \u00ab\u00a0inclassable\u00a0\u00bb, parce qu\u2019il ne correspondrait pas aux canons de l\u2019\u00e9criture philosophique, parce que ses cat\u00e9gories ne seraient pas bien tranch\u00e9es, mais parce qu\u2019il est proprement atopique. Et si, comme l\u2019\u00e9crit Kofman dans <em>Aberrations<\/em><a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>, \u00ab\u00a0ce que la tradition appelle d\u00e9tail marginal, rebut, nous le savons, est souvent plus d\u00e9cisif que l\u2019&#8221;essentiel&#8221;<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0\u00bb, les guillemets dont elle affuble le mot inclassable, le distingue du qualificatif <em>atopique<\/em> qui est, dans son \u0153uvre absolument d\u00e9terminant, et doit \u00eatre mis en relation, ici, avec ce que l\u2019on nomme philosophie. Kofman poursuit donc\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Peu s\u00e9rieux, Nietzsche\u00a0! Quand par hasard, il est au programme, il s\u00e9duit par trop les \u00e9tudiants, il \u00e9vince ses rivaux, il entra\u00eene, m\u2019a-t-on dit, &#8220;une concurrence d\u00e9loyale&#8221;<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>M\u00eame si \u00e9tudiant il a pu m\u2019arriver d\u2019entendre des discours assez proches \u00e0 propos de Nietzsche, j\u2019ignore, bien entendu, si nous pouvons avoir foi en Sarah Kofman qui pr\u00e9tend rapporter un discours qu\u2019elle aurait entendu \u00e0 propos de lui, pour justifier son \u00e9viction des programmes. Et, d\u2019une certaine mani\u00e8re, ce n\u2019est pas le probl\u00e8me\u00a0! En effet si, \u00e0 un premier niveau, Kofman ironise bel et bien sur la r\u00e9sistance ou l\u2019hostilit\u00e9 que Nietzsche suscite, \u00e0 un autre niveau, elle nous en dit beaucoup plus sur ce qui, selon elle, fonde une hostilit\u00e9\u00a0dont les causes appartiennent, effectivement, \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Nietzsche laquelle induit, alors, une r\u00e9sistance \u00ab\u00a0consubstantielle \u00e0 un certain exercice de la philosophie<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0\u00bb, une r\u00e9sistance que cette \u0153uvre m\u00eame interrogerait si les philosophes consentaient \u00e0 la lire\u00a0: ce qui demeure impossible, tant que l\u2019on ne d\u00e9chiffre pas les raisons de l\u2019hostilit\u00e9 que Nietzsche provoque.<\/p>\n<p>Pourquoi Nietzsche n\u2019est-il pas un auteur s\u00e9rieux\u00a0? Parce qu\u2019il s\u00e9duit, parce qu\u2019il \u00e9vince ses rivaux, parce qu\u2019il entra\u00eene une concurrence d\u00e9loyale\u2026 On voit bien que ce qui est en jeu, dans ce jugement, c\u2019est toute une \u00e9conomie \u00e9rotique et\/ou sexuelle, qui constitue l\u2019un des aspects de l\u2019<em>atopie <\/em>de Nietzsche dont l\u2019\u00e9criture, au premier chef, brouille les cat\u00e9gories philosophiques et les taxinomies de son histoire. Nietzsche, comme Socrate auquel Kofman souligne qu\u2019il s\u2019identifie lui-m\u00eame, \u00ab\u00a0\u00e9chappe \u00e0 toute cat\u00e9gorie convenue, r\u00e9siste \u2013 c\u2019est cela sa ma\u00eetrise \u2013 \u00e0 toute ma\u00eetrise<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0\u00bb. C\u2019est, \u00e9crit-elle encore dans <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, une \u00ab\u00a0philosophie qui, m\u00ealant dans son \u00e9criture tous les &#8220;genres&#8221;, biffe toutes les oppositions d\u2019un grand \u00e9clat de rire<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Pour approfondir cette question de la s\u00e9duction, le rapprochement de Nietzsche et de Socrate (en qui Nietzsche, souligne Kofman bien des fois, reconnait son propre double<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>) est fructueux \u00e0 plusieurs \u00e9gards. D\u2019abord, parce que, comme Kofman le d\u00e9montre (que ce soit par exemple dans <em>Comment s\u2019en sortir\u00a0?<\/em><a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>,<em> Socrate(s) <\/em>ou <em>Le respect des femmes<\/em><a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>)\u00a0: d\u00e9noncer la s\u00e9duction est significatif de l\u2019exclusion du f\u00e9minin hors du champs de la philosophie puisque \u00ab\u00a0la s\u00e9duction est essentiellement f\u00e9minine<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>\u00a0\u00bb comme, selon X\u00e9nophon, Socrate l\u2019aurait lui-m\u00eame formul\u00e9. Ou mieux, comme l\u2019analyse patiemment Kofman dans le <em>respect des femmes<\/em>, la s\u00e9duction \u2013 et la pudeur qui l\u2019accompagne \u2013 sont des instruments de <em>domination<\/em> dont useraient les femmes, selon Kant, lequel l\u2019oppose au gouvernement des hommes qui, quant \u00e0 eux, usent de l\u2019entendement. De la sorte, la s\u00e9duction qui op\u00e9rerait avec le texte nietzsch\u00e9en dirait d\u00e9j\u00e0 quelque chose de la mani\u00e8re dont Nietzsche brouille, d\u00e9place et renverse les oppositions m\u00e9taphysiques qui fondent l\u2019exercice philosophique et ce, jusque dans le style m\u00eame voire, au premier chef, dans et par son \u00e9criture. On pourrait dire que, comme Socrate, Nietzsche\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Exerce une s\u00e9duction dangereuse, contre laquelle, si vous ne vous en d\u00e9fendez pas, il risque bien de vous arriver la m\u00eame m\u00e9saventure qu\u2019\u00e0 Platon\u00a0: d\u2019un seul coup, comme dans une <em>camera obscura<\/em>, tels les prisonniers de la caverne, dont le m\u00eame Platon croit si bien d\u00e9noncer les illusions, voir tout \u00e0 l\u2019envers. [\u2026] Et ce renversement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, ne pensez pas que ce soit un effet passager des sortil\u00e8ges op\u00e9r\u00e9s par ce magicien. Il a su pervertir la nature de Platon<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18<\/a><a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">]<\/a>\u2026\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\"><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>Pour le dire autrement, Sarah Kofman flaire dans la m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Nietzsche, et dans la disqualification qui parfois le frappe, le pressentiment d\u2019une menace, laquelle est, selon elle, d\u2019ailleurs, effective puisque la lecture de Nietzsche, selon Kofman, nous interdit \u00e0 tout le moins d\u2019ignorer, encore, ce qu\u2019elle nomme en commentant Auguste Comte\u00a0: les \u00ab\u00a0<em>vouloirs qui s\u2019investissent dans le syst\u00e8me<\/em><a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019\u00e9gard desquels \u00ab\u00a0l\u2019exercice d\u2019une certaine philosophie\u00a0\u00bb (qui n\u2019est pas celle de Nietzsche, ni de Kofman) s\u2019efforce tout entier de r\u00e9sister.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>De ce point de vue, avec Kofman, il me semble que l\u2019on peut nouer cette question de la s\u00e9duction au probl\u00e8me des styles de Nietzsche, et plus g\u00e9n\u00e9ralement de l\u2019\u00e9criture de la philosophie, lequel est au c\u0153ur de celle de Sarah Kofman.<\/p>\n<p>Il y aurait beaucoup \u00e0 dire, sans doute, si l\u2019on voulait rapprocher pr\u00e9cis\u00e9ment la s\u00e9duction imput\u00e9e \u00e0 Nietzsche de la question de la s\u00e9duction <em>en g\u00e9n\u00e9ral<\/em> dont, en lisant Kant, Kofman dit qu\u2019elle est cette\u00a0: \u00ab\u00a0tendance \u00e0 dominer et la tendance \u00e0 plaire essentiellement en public [\u2026] en essayant de plaire une femme voudrait toujours l\u2019emporter sur une \u00e9ventuelle rivale<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>\u00a0\u00bb et cet \u00ab\u00a0art du gaspillage [de Nietzsche], art du grand style qui invite le philosophe \u00e0 sortir de sa r\u00e9serve<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>\u00a0\u00bb, un art du gaspillage et donc, de la parure, des atours, du suppl\u00e9ment, celle d\u2019une prose \u00ab\u00a0bien singuli\u00e8re\u00a0: exclamative, interrogative, emplie de m\u00e9taphores, de termes en italique ou entre guillemets de telle sorte qu\u2019elle se distingue \u00e0 tout jamais de tout autre texte philosophique, qu\u2019elle est insituable, atopique<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>\u00a0\u00bb, autrement dit, une \u00e9nigme (signifiant dont on sait l\u2019importance dans l\u2019\u0153uvre de Kofman).<\/p>\n<p>Et s\u2019il fallait faire ce rapprochement, c\u2019est parce que tout le probl\u00e8me de la lecture est peut-\u00eatre l\u00e0, d\u2019ailleurs\u00a0: sortir de notre r\u00e9serve, d\u00e9passer l\u2019\u00e9conomie du respect, et entrer dans une autre forme de lecture.<\/p>\n<p>Toute lecture, affirme Kofman dans <em>Lectures de Derrida<\/em>, \u00ab\u00a0est r\u00e9\u00e9criture, suppl\u00e9mentarit\u00e9, sollicitation du texte lu. Ne lit pas celui qui se retient d\u2019y mettre du sien, qui refuse de f\u00e9conder, de cultiver le texte<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>\u00a0\u00bb\u00a0: <em>a fortiori<\/em> pour une \u0153uvre, celle de Nietzsche, dont les textes, assur\u00e9ment, n\u2019auront pas permis \u00ab\u00a0la constitution d\u2019un Livre, totalit\u00e9 finie et naturelle qui enfermerait un signifi\u00e9 immuable et d\u00e9finitif dans un volume clos\u00a0: identit\u00e9 du signifi\u00e9 garantie par l\u2019identit\u00e9 de l\u2019auteur, par la mort, enfin acquise<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je crois que cette attention \u00e0 l\u2019absence de <em>cl\u00f4ture <\/em>d\u2019un Livre nietzsch\u00e9en est fondamentale dans la lecture par Kofman de Nietzsche et qu\u2019elle la marque \u00e0 la fois comme une <em>discipline <\/em>de lecture, laquelle s\u2019exprime aussi comme une inqui\u00e9tude<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a> quant \u00e0 la place que Kofman elle-m\u00eame occupe dans le jeu de sollicitation du texte, un jeu qui est aussi, chaque fois, une r\u00e9sistance \u00e0 la ma\u00eetrise de Nietzsche, c\u2019est-\u00e0-dire, \u00e9galement, \u00e0 son pouvoir de s\u00e9duction.<\/p>\n<p>Elle formulait d\u00e9j\u00e0 ce probl\u00e8me de la lecture et de l\u2019\u00e9criture en 1972 dans les premi\u00e8res lignes de <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, afin de qualifier les difficult\u00e9s de son entreprise, en nous fournissant alors, peut-\u00eatre, les raisons pour lesquelles il est finalement, selon elle, souvent in\u00e9luctable de ne pas lire Nietzsche de mani\u00e8re probe et rigoureuse<em>\u00a0<\/em>:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Difficult\u00e9 d\u2019\u00e9crire sur Nietzsche, accrue encore lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9crire sur la m\u00e9taphore. N\u2019est-ce pas op\u00e9rer une r\u00e9duction du texte nietzsch\u00e9en, hors cat\u00e9gorie, aux cat\u00e9gories philosophiques les plus traditionnelles que d\u2019en parler conceptuellement\u00a0? N\u2019est-ce pas un paradoxe d\u2019user de concepts pour \u00e9crire sur un philosophe qui privil\u00e9gie la m\u00e9taphore\u00a0? Mais, pour \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 Nietzsche, faut-il adopter un &#8220;style&#8221; m\u00e9taphorique qui signifierait que philosophie et po\u00e9sie ne sont pas antinomiques et que &#8220;l\u2019exposition math\u00e9matique n\u2019appartient pas \u00e0 l\u2019\u00eatre de la philosophie&#8221;\u00a0? Ce serait l\u00e0 encore trahir Nietzsche pour qui la philosophie, si elle n\u2019est pas science, n\u2019est pas non plus po\u00e9sie. Impossible \u00e0 classer dans aucune des rubriques existantes, elle exige l\u2019invention d\u2019une \u00e9criture neuve, originale, irr\u00e9ductible \u00e0 toute autre [\u2026]<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Si, ici, Sarah Kofman nous parle de Nietzsche et des difficult\u00e9s qu\u2019il <em>faut<\/em> formuler pour esp\u00e9rer \u00e9crire sur Nietzsche tout en \u00e9tant \u00ab\u00a0fid\u00e8le\u00a0\u00bb \u00e0 lui (question de la fid\u00e9lit\u00e9 qui traversera chacun de ses textes \u00e0 propos de Nietzsche), ces mots de 1972 \u00e9clairent \u00e9galement le probl\u00e8me que Nietzsche poserait aux philosophes contemporains qui ne savent pas le lire.<\/p>\n<p>Lire Nietzsche, c\u2019est-\u00e0-dire, pour Sarah Kofman, \u00ab\u00a0\u00eatre fid\u00e8le \u00e0 lui, ce n\u2019est pas faire comme lui, \u00e9crire comme lui\u00a0\u00bb, une \u00ab\u00a0t\u00e2che impossible<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a>\u00a0\u00bb poursuit-elle. Il faudrait alors apprendre \u00e0 :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u00c9crire conceptuellement tout en sachant que le concept n\u2019a pas plus de valeur que la m\u00e9taphore, qu\u2019il est lui-m\u00eame un condens\u00e9 de m\u00e9taphores, \u00e9crire en exposant son \u00e9criture \u00e0 un d\u00e9chiffrage g\u00e9n\u00e9alogique, me semble \u00eatre plus nietzsch\u00e9en qu\u2019\u00e9crire m\u00e9taphoriquement en d\u00e9nigrant le concept et en proposant la m\u00e9taphore comme une norme<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>On peut rapprocher cette s\u00e9quence de l\u2019ouverture du <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em>.<\/p>\n<p>Beaucoup parlent de Nietzsche sans l\u2019avoir lu. Mais lire Nietzsche c\u2019est <em>\u00e9crire<\/em> sur Nietzsche, solliciter, f\u00e9conder les textes parce que, l\u2019\u00e9criture de Nietzsche \u2013 comme la parole socratique qui, \u00ab\u00a0plus que toute autre\u00a0\u00bb, est \u00e9criture, \u00ab\u00a0ne saurait avoir livr\u00e9 de fa\u00e7on simple et imm\u00e9diate<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>\u00a0\u00bb sa pens\u00e9e puisque \u00ab\u00a0tout style r\u00e9it\u00e8re une \u00e9criture premi\u00e8re, celle des &#8220;instincts&#8221;<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 la chausse-trappe que les philosophes nomment s\u00e9duction. Pour le comprendre, on pourrait comparer, \u00e0 partir de Kofman, Nietzsche \u00e0 un autre philosophe, qui, quant \u00e0 lui, \u00ab\u00a0pour des raisons qui ne sont peut-\u00eatre pas &#8220;purement&#8221; philosophiques<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a>\u00a0\u00bb, fait l\u2019\u00e9conomie de la s\u00e9duction. Il s\u2019agit d\u2019un philosophe qui, dit-elle, \u00ab\u00a0\u00e9crit mal, tr\u00e8s mal\u00a0\u00bb et qui le sait<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>\u00a0: Auguste Comte.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Comme tous les philosophes [\u2026], il m\u00e9prise la &#8220;forme&#8221;<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il estime dangereuse la pr\u00e9pond\u00e9rance accord\u00e9e par les &#8220;litt\u00e9rateurs&#8221; \u00e0 l\u2019expression qui les conduit \u00e0 tout subordonner au talent du bien-dire, \u00e0 la rh\u00e9torique<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Et pourtant, dans une lettre \u00e0 son ami Valat du 8 septembre 1824, une lettre cit\u00e9e par Kofman dans <em>Aberrations, <\/em>Auguste Comte regrette de manquer de temps pour accorder par l\u2019expression une \u00ab\u00a0prime de plaisir\u00a0\u00bb au lecteur, et exprime alors un point de vue plus significatif pour Kofman qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0il d\u00e9clare ne pas se pr\u00e9occuper du style car ce n\u2019est pas l\u00e0 l\u2019affaire de la volont\u00e9\u00a0; &#8221; le style c\u2019est l\u2019homme m\u00eame&#8221; et il est aussi vain de vouloir changer l\u2019un que l\u2019autre, l\u2019un sans l\u2019autre<a href=\"#_ftn35\" name=\"_ftnref35\">[35]<\/a>. \u00bb<\/p>\n<p>Pourquoi est-il int\u00e9ressant de rapprocher la lecture que Kofman consacrent \u00e0 Nietzsche et le livre qu\u2019elle \u00e9crit sur Comte\u00a0?<\/p>\n<p>Outre cette affirmation, que Kofman rep\u00e8re chez Comte, \u00ab\u00a0le style c\u2019est l\u2019homme m\u00eame\u00a0\u00bb, il me semble qu\u2019il y aurait trois raisons au moins d\u2019op\u00e9rer ce rapprochement, trois raisons qui s\u2019emboitent comme des Matriochka, des poup\u00e9es russes.<\/p>\n<p>\u00c0 un premier niveau, on pourrait faire jouer un certain m\u00e9pris de la \u00ab\u00a0forme\u00a0\u00bb au profit d\u2019un esprit de s\u00e9rieux qui condamnerait la frivolit\u00e9 du style. Nous d\u00e9roulerions ainsi une r\u00e9flexion sur la misogynie des philosophes et de la philosophie. Mais on sait, depuis l\u2019article que l\u2019auteure \u00e9crit pour la premi\u00e8re fois en 1973, et publie \u00e0 nouveau en 1979 dans <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Baub\u00f4. Perversion th\u00e9ologique et f\u00e9tichisme<a href=\"#_ftn36\" name=\"_ftnref36\">[36]<\/a>\u00a0\u00bb, la r\u00e9ticence de Sarah Kofman \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une telle lecture du ph\u00e9nom\u00e8ne. \u00c0 un deuxi\u00e8me niveau, on peut voir dans cette r\u00e9sistance au style, l\u2019expression d\u2019un <em>trouble dans le genre<\/em>, une inqui\u00e9tude suscit\u00e9e par la frivolit\u00e9 de la forme, laquelle serait classiquement associ\u00e9e \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9. \u00c0 un troisi\u00e8me niveau, celui de Kofman, on y voit un m\u00e9canisme dynamique, cette fonction apotropa\u00efque de l\u2019\u00e9criture philosophique dont pr\u00e9cis\u00e9ment, Kofman, inlassablement, d\u00e9montre la mani\u00e8re dont Nietzsche la d\u00e9stabilise et terrifie alors les philosophes autant qu\u2019il s\u00e9duit les \u00e9tudiants\u00a0:<\/p>\n<p>En \u00e9crivant si mal, se demande Kofman\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Comte ne chercherait-il pas \u00e0 faire fuir\u00a0? En exhibant, telle une M\u00e9duse, un mauvais style, ne chercherait-il pas \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 son syst\u00e8me comme s\u2019il s\u2019y dissimulait un secret plus ou moins honteux\u00a0? et si le style lui sert d\u2019<em>apotropa\u00efon<\/em>, en l\u2019exhibant, n\u2019exhibe-t-il pas une tout autre d\u00e9fense<a href=\"#_ftn37\" name=\"_ftnref37\">[37]<\/a>\u00a0? \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Et un tout petit peu plus loin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Mon hypoth\u00e8se\u00a0: la &#8220;mauvaise expression&#8221; est le prix qu\u2019il doit payer pour avoir voulu <em>concevoir<\/em>. Avoir voulu jouir d\u2019une jouissance interdite, comme une femme<a href=\"#_ftn38\" name=\"_ftnref38\">[38]<\/a>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>On pourrait insister sur la r\u00e9currence avec laquelle Kofman (en particulier dans <em>Explosion<\/em>) souligne le rapport \u00ab\u00a0maternel\u00a0\u00bb que Nietzsche entretenait avec ses livres, lequel en fait en quelque sorte l\u2019antitype d\u2019Auguste Comte et, surtout, l\u2019initiateur d\u2019une autre philosophie que Kofman d\u00e9ploie, fid\u00e8le \u00e0 l\u2019atopie nietzsch\u00e9enne, un d\u00e9ploiement pol\u00e9mique (du point de vue de sa lecture de Nietzsche) \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses contemporains\u00a0: de Heidegger d\u2019abord et de son travail de r\u00e9appropriation de Nietzsche qui \u00e9tait encore une mani\u00e8re de ne pas le lire, mais de Deleuze, \u00e9galement, qui, pour avoir donn\u00e9 droit de cit\u00e9 \u00e0 Nietzsche, le fit \u00e9galement au profit d\u2019une r\u00e9appropriation qui ne lui rendait pas justice \u2013 nous avons bien des indices de cette critique, notamment dans l\u2019article <em>Nietzsche et l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019H\u00e9raclite<\/em>, recueilli dans le volume intitul\u00e9 <em>S\u00e9ductions<\/em><a href=\"#_ftn39\" name=\"_ftnref39\">[39]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Mais je voudrais plut\u00f4t, pour conclure, faire entendre quelques mots de Sarah Kofman sur la lecture de Nietzsche. Dans le deuxi\u00e8me volume d\u2019<em>Explosion<\/em>, au chapitre V intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le psychologue de l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin\u00a0\u00bb, elle \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0\u00c0 supposer que puisse exister un jour pour Nietzsche le lecteur id\u00e9al qu\u2019il a d\u00e9crit pr\u00e9c\u00e9demment, en affinit\u00e9 avec la hauteur de son point de vue et celle de son &#8220;style&#8221;, il devra lire ses \u00e9crits comme lui-m\u00eame lit les textes\u00a0: en philologue probe et v\u00e9race sachant lire entre les lignes, regardant, tel Janus, par devant et par derri\u00e8re soi, avec des arri\u00e8re-pens\u00e9es, avec des doigts et des yeux subtils, minutieux et prenant en bon orf\u00e8vre tout son temps\u00a0: le bon lecteur, comme le bon philologue, saura avant tout lire <em>lento<\/em> [\u2026]. La lenteur de la lecture qu\u2019enseigne la philologie est le pendant de la lenteur d\u2019une \u00e9criture qui ne peut faire l\u2019\u00e9conomie du d\u00e9chiffrage de ces hi\u00e9roglyphes que constitue le long pass\u00e9 de la morale humaine ni de tout le s\u00e9rieux du travail sur le gris des documents dont le &#8220;gai savoir&#8221; est seulement la r\u00e9compense. &#8220;<em>Finalement on \u00e9crit aussi lentement<\/em>&#8221; parce que l\u2019\u00e9criture est une lecture qui, par-del\u00e0 les couches de vernis superficielles et les travestissements, en tous genres, des morales, des religions, de &#8220;la&#8221; culture en g\u00e9n\u00e9ral, vise \u00e0 d\u00e9crypter le texte original, <em>homo natura<\/em><a href=\"#_ftn40\" name=\"_ftnref40\">[40]<\/a>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Je pense que Sarah Kofman aura trouv\u00e9 chez Nietzsche non seulement une perspective sinon les instruments d\u2019une critique ou d\u2019un d\u00e9chiffrage de la philosophie, laquelle aura \u00e9t\u00e9, \u00e9galement, au sens le plus f\u00e9cond, une mani\u00e8re h\u00e9t\u00e9rodoxe de faire de la philosophie et de commencer \u00e0 en \u00e9crire une autre histoire, une mani\u00e8re qui, d\u2019ailleurs, ne me semble pas avoir \u00e9t\u00e9 forc\u00e9ment entendue. Force est de constater que cette patience de la lecture, soucieuse de l\u2019atopie, aura \u00e9t\u00e9 l\u2019une des caract\u00e9ristiques de son \u0153uvre et pas le moindre de ses enseignements, ni le moins critique d\u2019ailleurs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> S. Kofman, <em>Explosion II. Les enfants de Nietzsche<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1993, p. 371\u00a0: \u00ab\u00a0Mais aura-t-on bien compris Nietzsche\u00a0? Tout au long de ce travail, on l\u2019aura, en tout cas, aim\u00e9\u00a0: on se sera avec lui symbiotiquement uni au point d\u2019\u00eatre avec lui confondu, on aura \u00e9t\u00e9 f\u00e9cond\u00e9 sans cesse par lui en tentant aussi, quelque peu, \u00e0 notre tour de le f\u00e9conder. Aurais-je pu \u00e9crire sur Nietzsche et sur ses enfants avec justesse, en leur rendant justice, sans devenir moi-m\u00eame un enfant de Nietzsche\u00a0? Un enfant qui, apr\u00e8s tant d\u2019heures pass\u00e9es durant sa &#8220;vie&#8221; aupr\u00e8s de sa &#8220;m\u00e8re&#8221;, se trouve contraint, en fin de compte, \u00e0 couper le cordon ombilical pour devenir ce qu\u2019il est. Et \u00e0 faire peut-\u00eatre lui aussi son &#8220;autobiographie&#8221;. \u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 371-372\u00a0: \u00ab\u00a0Il y [dans son &#8220;autobiographie&#8221;] appara\u00eetrait que, pour moi, auront jou\u00e9 les r\u00f4les de &#8220;Wagner&#8221; et de &#8220;Schopenhauer&#8221;, Freud et Nietzsche, ces deux &#8220;g\u00e9nies&#8221; rivaux que j\u2019ai toujours eu besoin de tenir ensemble pour qu\u2019aucun d\u2019eux ne l\u2019emport\u00e2t d\u00e9finitivement sur l\u2019autre ni sur &#8220;moi&#8221;\u00a0: jouant sans cesse en &#8220;moi&#8221; de l\u2019un et de l\u2019autre, et de l\u2019un contre l\u2019autre, je les emp\u00eache tous deux d\u2019avoir la ma\u00eetrise (lisant Freud, je le lis avec la troisi\u00e8me oreille nietzsch\u00e9enne, lisant Nietzsche, je l\u2019entends de ma quatri\u00e8me oreille freudienne).\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em>, Paris, UGE, 1979 (1<sup>\u00e8re <\/sup>\u00e9d.). Paris, Galil\u00e9e, 1986, p. 9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> G. Deleuze, <em>Nietzsche et la philosophie<\/em>, Paris, PUF, 1962.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Ibid.<\/em> (l\u2019auteure souligne).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> S. Kofman, <em>Aberrations. Le devenir-femme d\u2019Auguste Comte<\/em>, Paris, Aubier Flammarion, 1978.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> S.\u00a0Kofman, <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 10.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> S.\u00a0Kofman, <em>Aberrations<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 12.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> S.\u00a0Kofman, <em>Socrate(s)<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1989, p. 20.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> S.\u00a0Kofman, <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, Paris, Payot, 1972 (1<sup>\u00e8re<\/sup> ed.). \u00c9ditions Galil\u00e9e, 1983, p. 13.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Cf. trois occurrences parmi tant d\u2019autres\u00a0: <em>Socrate(s)<\/em>, dont la premi\u00e8re section du chapitre consacr\u00e9 \u00e0 Nietzsche est intitul\u00e9e \u00ab\u00a0la fascination par le double\u00a0\u00bb, p. 18\u00a0: \u00ab\u00a0Nietzsche, depuis <em>La Philosophie \u00e0 l\u2019\u00e9poque tragique des Grecs<\/em> jusqu\u2019au <em>Cr\u00e9puscule des idoles<\/em>, d\u2019un texte \u00e0 l\u2019autre et parfois dans les m\u00eames textes, forge plusieurs figures plus ou moins contradictoires de Socrate afin de r\u00e9soudre l\u2019extraordinaire \u00e9nigme qu\u2019il repr\u00e9sente et qui le laisse dans un embarras non moins extraordinaire, \u00e0 chaque fois qu\u2019il y revient\u00a0; et il y revient sans cesse, partag\u00e9 entre les sentiments les plus contradictoires \u00e0 son \u00e9gard, hant\u00e9 par lui comme par un v\u00e9ritable double [\u2026]\u00a0\u00bb, p. 20, 292.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> S. Kofman, <em>Comment s\u2019en sortir\u00a0?<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1983.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> S. Kofman, <em>Le respect des femmes<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1982.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> S.\u00a0Kofman, <em>Socrate(s)<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 19-20\u00a0: \u00ab\u00a0Comment ce grand \u00e9roticien si laid a-t-il pu s\u00e9duire\u00a0? Car il les a tous s\u00e9duits, malgr\u00e9 et peut-\u00eatre par sa profession d\u2019ignorance. Platon le souligne dans <em>Le Banquet\u00a0<\/em>: plus Socrate clame son ignorance, plus les Ath\u00e9niens lui conf\u00e8rent savoir et ma\u00eetrise, plus il les r\u00e9duit \u00e0 une position d\u2019amants, d\u2019esclaves \u00e0 jamais encha\u00een\u00e9s \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Et si la s\u00e9duction est essentiellement f\u00e9minine \u2013 c\u2019est Socrate, \u00e0 en croire X\u00e9nophon, qui l\u2019affirme \u2013, qu\u2019en est-il, autre \u00e9nigme, du sexe de ce grand ma\u00eetre \u00e8s s\u00e9duction\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 291-292.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> S. Kofman, <em>Aberrations<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a> S. Kofman, <em>Le respect des femmes<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 30.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 11.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la philosophie<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 13.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a> S. Kofman, <em>Lectures de Derrida<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1984, p. 61.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> Entre autres, S. Kofman, <em>Explosion II<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 371.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 9. Cf. \u00e9galement, p. 30 et suiv. la section\u00a03\u00a0: \u00ab\u00a0R\u00e9habilitation de la m\u00e9taphore\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 10. Il faudrait en dire beaucoup plus sur l\u2019impossible chez Kofman en relisant cette question au regard de son ouvrage\u00a0<em>Un M\u00e9tier impossible. Lecture de \u00ab\u00a0Constructions en analyse\u00a0\u00bb<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1983.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 11.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a> S. Kofman, <em>Socrate(s)<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 16.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la m\u00e9taphore<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 10.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a> S. Kofman, <em>Aberrations<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 13.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 11.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 12.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\" name=\"_ftn35\">[35]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 14.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\" name=\"_ftn36\">[36]<\/a> S. Kofman, <em>Nietzsche et la sc\u00e8ne philosophique<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, chapitre VIII, p. 225-259.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\" name=\"_ftn37\">[37]<\/a> S. Kofman, <em>Aberrations<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 14-15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\" name=\"_ftn38\">[38]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p. 15.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref39\" name=\"_ftn39\">[39]<\/a> S. Kofman, <em>S\u00e9ductions. De Sartre \u00e0 H\u00e9raclite<\/em>, Paris, Galil\u00e9e, 1990, p. 89-137.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref40\" name=\"_ftn40\">[40]<\/a> S. Kofman, <em>Explosion II<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p. 49-50.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0L\u2019art de la lecture n\u2019est pas une m\u00e9thode conceptuelle qui op\u00e8re de v\u00e9ritables coups de mains violents sur les textes en leur prenant ou reprenant ce qu\u2019ils ont d\u2019imprenables. 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