{"id":622,"date":"2019-11-30T14:40:47","date_gmt":"2019-11-30T19:40:47","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/?p=622"},"modified":"2019-11-30T14:43:11","modified_gmt":"2019-11-30T19:43:11","slug":"guillaume-le-blanc-why-read-foucaults-confessions-of-the-flesh-today-french-version","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/guillaume-le-blanc-why-read-foucaults-confessions-of-the-flesh-today-french-version\/","title":{"rendered":"Guillaume Le Blanc | Why Read Foucault&#8217;s <em>Confessions of the Flesh<\/em> Today? (French version)"},"content":{"rendered":"<p><strong>De Guillaume Le Blanc\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Que pouvons-nous trouver dans un texte sur la sexualit\u00e9 chr\u00e9tienne qui aurait d\u00fb para\u00eetre en 1982 voire en 1984 et qui finalement ne le sera qu\u2019en 2018\u00a0? \u00c9trange situation puisque nous lisons ce livre aujourd\u2019hui alors qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit il y a plus de 35 ans et qu\u2019il a m\u00eame \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 avant les tomes 2 et 3 de l&#8217;<em>H<\/em><em>istoire de la sexualit\u00e9<\/em>. Que signifie se rendre le contemporain de ce livre r\u00e9solument d\u00e9cal\u00e9\u00a0? D\u00e9cal\u00e9 parce qu\u2019il \u00e9tudie un mat\u00e9riau historique enfoui, un ensemble de textes sur la chair chr\u00e9tienne entre le 2<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>et le 5<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>si\u00e8cle. D\u00e9cal\u00e9 \u00e9galement parce que les lecteurs que nous sommes n\u2019y ont acc\u00e8s qu\u2019en 2018 alors que le tapuscrit a \u00e9t\u00e9 rendu chez Gallimard en 1982 et que Foucault corrigeait les \u00e9preuves au moment de sa mort en 1984. Tous ces \u00e9l\u00e9ments de contexte ont leur importance car la r\u00e9ception de ce livre aujourd\u2019hui est indissociable de l\u2019\u00e9tat de la question sexuelle auquel je ferai retour dans une deuxi\u00e8me grande partie de mon intervention.<\/p>\n<p>Dans ce s\u00e9minaire, le texte est consid\u00e9r\u00e9 pour reprendre un mot d\u2019Etienne Balibar dans <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/1-13\/\">le premier s\u00e9minaire<\/a> moins comme une source que comme une ressource. Il n\u2019est pas int\u00e9ressant en soi parce qu\u2019il est attribu\u00e9 \u00e0 un auteur mais parce qu\u2019il donne lieu \u00e0 des usages. Et si l\u2019image de la bo\u00eete \u00e0 outils a donn\u00e9 lieu \u00e0 bien des critiques, ici m\u00eame dans ce s\u00e9minaire, elle a au moins le m\u00e9rite de nous forcer \u00e0 d\u00e9placer la focale de l\u2019auteur au lecteur et plus encore du lecteur \u00e0 l\u2019usager. Car en somme il se pourrait que la question soit moins celle de savoir ce qu\u2019est lire un texte aujourd\u2019hui que celle de savoir qui lit dans quels contextes, selon quels buts, \u00e0 partir de quelles luttes, r\u00e9sistances. Foucault a d\u00e9fini son travail comme une forme de pr\u00e9sentisme\u00a0: dans ses multiples commentaires de \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que les Lumi\u00e8res de Kant\u00a0?\u00a0\u00bb il a explicitement signifi\u00e9 que c\u2019est la question du pr\u00e9sent qui l\u2019int\u00e9ressait. Il a vu ce probl\u00e8me du pr\u00e9sent surgir dans sa pleine radicalit\u00e9 dans l\u2019opuscule de Kant en m\u00eame temps que la question de l\u2019appartenance du philosophe \u00e0 ce pr\u00e9sent. \u00ab\u00a0Tout ceci, la philosophie comme probl\u00e9matisation d\u2019une actualit\u00e9, et comme interrogation par le philosophe de cette actualit\u00e9 dont il fait partie et par rapport \u00e0 laquelle il a \u00e0 se situer pourrait bien caract\u00e9riser la philosophie comme discours de la modernit\u00e9, et sur la modernit\u00e9\u00a0\u00bb (\u00ab Qu\u2019est-ce que les Lumi\u00e8res\u00a0?\u00a0\u00bb, cours du 5 janvier 1983, Coll\u00e8ge de France). Dire en quoi consiste le pr\u00e9sent pour mieux le transformer implique tout \u00e0 la fois que le philosophe soit une sorte de \u00ab\u00a0journaliste transcendantal\u00a0\u00bb selon l\u2019expression de Maurice Clavel \u00e0 propos de Foucault, un penseur qui s\u2019int\u00e9resse aux conditions de possibilit\u00e9 de ce pr\u00e9sent, et en m\u00eame un \u00ab\u00a0militant\u00a0\u00bb qui s\u2019emploie \u00e0 le transformer. On se souvient que cette le\u00e7on sur Kant se termine par deux questions\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que c\u2019est que notre actualit\u00e9\u00a0? Quel est le champ actuel des exp\u00e9riences possibles\u00a0?\u00a0\u00bb Et je pense qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 il est impossible de poser la premi\u00e8re question journalistique sans engager la seconde question plus militante. Je crois qu\u2019il ne faut pas perdre de vue ces deux \u00e9l\u00e9ments lorsque l\u2019on aborde des textes aussi \u00e9loign\u00e9s historiquement que ceux qui sont analys\u00e9s dans <em>Les aveux de la chair<\/em>.<\/p>\n<h1>I. \u00a0Lire <em>Les aveux de la chair<\/em><\/h1>\n<p>Dans la conf\u00e9rence qui suit, il s\u2019agira moins de relire <em>Les aveux de la chair <\/em>que de le lire puisqu\u2019il vient de para\u00eetre. Mais le lire du coup \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de notre moment pr\u00e9sent. Ceci me conduit, dans une premi\u00e8re grande partie de mon intervention, \u00e0 mettre en avant trois id\u00e9es centrales qui sont ici ressaisies \u00e0 leur point d\u2019origine historique\u00a0: d\u2019une part, le fait que le sujet ait fini par devenir un sujet enti\u00e8rement sexuel\u00a0; d\u2019autre part le fait que le sujet ait \u00e0 dire le vrai sur sa sexualit\u00e9. Enfin qu\u2019il ait eu \u00e0 avouer sa sexualit\u00e9 dans le cadre d\u2019une technologie particuli\u00e8re. Sujet sexuel, dire vrai sur soi et aveu sont les trois grandes op\u00e9rations th\u00e9oriques qui circulent dans le texte. Ce sont l\u00e0 trois effets d\u2019une technologie de soi qui s\u2019est construite gr\u00e2ce \u00e0 la sexualit\u00e9. Par elle nous sommes devenus des b\u00eates d\u2019aveu.<\/p>\n<p>Il faut donc bien se dire que la sexualit\u00e9 est une construction, qu\u2019elle n\u2019est nullement cet acc\u00e8s myst\u00e9rieux \u00e0 nous, en-de\u00e7\u00e0 du langage, le retour \u00e0 une nature. Dans <em>La volont\u00e9 de savoir <\/em>il a tordu le cou \u00e0 l\u2019id\u00e9e tr\u00e8s r\u00e9pandue que le sexe aurait \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9 et qu\u2019il faudrait le lib\u00e9rer. C\u2019\u00e9tait une id\u00e9e que l\u2019on trouvait au m\u00eame moment d\u00e9fendue par Marcuse dans une alliance de Freud et de Marx. D\u00e8s 1969, dans le cours de Vincennes, \u00ab\u00a0Le discours de la sexualit\u00e9\u00a0\u00bb, Foucault s\u2019en prend aux utopies de Marcuse et de Reich qui pr\u00e9tendaient qu\u2019il s\u2019agissait de sortir du capitalisme pour acc\u00e9der \u00e0 une sexualit\u00e9 enfin libre, pleinement authentique qui faciliterait d\u2019ailleurs tout un ensemble de nouveaux rapports sociaux. Contre une telle id\u00e9e qui suppose qu\u2019il y a une nature de l\u2019homme, la sexualit\u00e9, qui aurait \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9e par l\u2019appareil productif et par la culture, Foucault avance au contraire que le sexe n\u2019a pas cess\u00e9 d\u2019\u00eatre mis en discours. Contre le sexe rendu silencieux le sexe bavard. Du coup une lecture rapide de <em>La volont\u00e9 de savoir <\/em>peut laisser croire que nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9 permissive qui nous incite \u00e0 exposer notre sexualit\u00e9. Pour contrer cette lecture Foucault met en avant le fait que la sexualit\u00e9 est organis\u00e9e par toute une technologie de pouvoir. C\u2019est elle qui lui conf\u00e8re son allure. Dans un entretien \u00e0 la radio en 1977 il d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne veux pas dire du tout que la sexualit\u00e9 chez nous n\u2019est pas interdite, qu\u2019elle n\u2019est pas r\u00e9prim\u00e9e, qu\u2019elle est permise sur toutes ses formes et sur toutes ses conditions possibles mais je veux dire que l\u2019interdit l\u00e0 o\u00f9 il fonctionne, comme par exemple l\u2019interdit de l\u2019inceste ou l\u2019interdit beaucoup plus souple des relations extra-conjugales, si tous ces interdits ne sont pas des pi\u00e8ces \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un jeu beaucoup plus complexe et beaucoup plus positif o\u00f9 on pourrait dire en gros que les relations de pouvoir, les contr\u00f4les sociaux se sont empar\u00e9s de la sexualit\u00e9\u00a0\u00bb. Il affirme dans le m\u00eame entretien\u00a0: \u00ab\u00a0il y a toute une technologie politique autour de la sexualit\u00e9 et c\u2019est cette technologie plus fondamentale que les interdits ou les permissions que j\u2019ai voulu reconstituer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>\u00a0 \u00a0 \u00a01\/ Le sujet par sa sexualit\u00e9<\/h2>\n<p>Au point de d\u00e9part il y a un \u00e9tonnement\u00a0qui est le m\u00eame au fond que celui de <em>La volont\u00e9 de savoir <\/em>: comment sommes-nous devenus notre sexualit\u00e9\u00a0? Par quels m\u00e9canismes de pouvoir, par quels savoirs, par quels discours la sexualit\u00e9 est-elle devenue notre \u00e9vidence\u00a0? Comme le signale Arnold Davidson, \u00ab\u00a0nous sommes notre sexualit\u00e9\u2026nous ne saurions penser \u00e0 nous-m\u00eames, \u00e0 notre identit\u00e9 psychologique la plus fondamentale sans penser \u00e0 notre sexualit\u00e9 (\u2026) qui r\u00e9v\u00e8le le genre d\u2019individu que nous sommes\u00a0\u00bb (<em>L\u2019\u00e9mergence de la sexualit\u00e9<\/em>, 2001, p. 9). Ce qui est radical dans <em>L\u2019histoire de la sexualit\u00e9 <\/em>c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment que la sexualit\u00e9 a une histoire\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle n\u2019est nullement une \u00e9vidence naturelle \u00e0 laquelle il faudrait revenir mais une construction qui d\u00e9pend de toute une \u00e9conomie des discours et des pouvoirs. D\u00e8s 1964, dans le cours sur la sexualit\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Clermont-Ferrand Foucault plaide pour \u00ab\u00a0une histoire culturelle de la sexualit\u00e9 occidentale\u00a0\u00bb (<em>La sexualit\u00e9<\/em>, 2018, p. 4).<\/p>\n<p>Peut-on ressaisir dans cette histoire le moment o\u00f9 s\u2019\u00e9tablit le nouage du sujet \u00e0 sa sexualit\u00e9, o\u00f9 ce qui \u00e9tait un probl\u00e8me pour un sujet, la sexualit\u00e9, a fini par devenir sa v\u00e9rit\u00e9\u00a0? <em>Les aveux de la chair <\/em>r\u00e9pondent \u00e0 cette question\u00a0: Foucault explique que c\u2019est dans le moment chr\u00e9tien entre le 2<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>et le 5<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>si\u00e8cle de notre \u00e8re que ce nouage a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9. Le paradoxe c\u2019est que ce nouage s\u2019est \u00e9tabli pr\u00e9cis\u00e9ment gr\u00e2ce au th\u00e8me du \u00ab\u00a0renoncement \u00e0 la chair\u00a0\u00bb pour reprendre le titre fran\u00e7ais du livre de Peter Brown paru en 1988. Ce renoncement \u00e0 la chair a pris deux grandes formes\u00a0dans la culture chr\u00e9tienne : un ensemble de pratiques de p\u00e9nitence (l\u2019exomolog\u00e8se) par lesquelles le p\u00e9cheur se purifie de sa faute ou de sa souillure et un ensemble de discours, de confessions par lesquelles le moine s\u2019adresse \u00e0 son pr\u00eatre pour dire ce qui le tourmente, ses fautes, ses tentations. On reconna\u00eet l\u00e0 deux modalit\u00e9s du sujet qui ont toutes deux \u00e0 voir avec la v\u00e9rit\u00e9 pour Foucault. La p\u00e9nitence est un faire-vrai qui est cens\u00e9 corriger un mal-faire. La confession est un dire-vrai. Ce qui int\u00e9resse particuli\u00e8rement Foucault, c\u2019est de comprendre comment l\u2019on est pass\u00e9 dans la culture chr\u00e9tienne du faire-vrai au dire-vrai et quelles en sont les implications pour nous.\u00a0Ces deux grandes pratiques ont eu pour effet paradoxal de lier le sujet \u00e0 sa sexualit\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi, quand Foucault se tourne vers les Chr\u00e9tiens, il cherche \u00e0 restituer le point d\u2019origine o\u00f9 dans notre culture occidentale la part sexuelle de chacun a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e comme ce sujet que nous ne devrions pas \u00eatre mais que nous sommes et dont le r\u00f4le des pratiques asc\u00e9tiques est de nous en affranchir. Le livre d\u00e8s lors examine cette relation \u00e0 la sexualit\u00e9 dans le cas du bapt\u00eame, de la p\u00e9nitence et de la confession (partie I), de la virginit\u00e9 (partie II) et du mariage (partie III). Il y a \u00e0 travers tous ces examens historiques qui courent entre le II\u00e8me et le V\u00e8me si\u00e8cle une d\u00e9cision th\u00e9orique importante\u00a0: montrer comment la culture chr\u00e9tienne, comment toute une technologie de l\u2019ob\u00e9issance, a en somme organis\u00e9 le renoncement au sexe et cependant, par ce fait l\u00e0, valoris\u00e9 le nouage du sujet \u00e0 la sexualit\u00e9. Ou plus exactement c\u2019est au moment o\u00f9 le renoncement \u00e0 la chair se formule comme id\u00e9al asc\u00e9tique du sujet que la sexualit\u00e9 est pr\u00e9cis\u00e9ment arrim\u00e9e au sujet d\u2019une mani\u00e8re profonde.<\/p>\n<p>Et Foucault le montre l\u00e0 o\u00f9 il pourrait sembler que l\u2019on a affaire au maximum d\u2019\u00e9loignement entre sujet et sexualit\u00e9\u00a0\u00e0 propos de la virginit\u00e9. Je cite un passage remarquable dans le chapitre II \u00ab\u00a0\u00catre vierge\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0La valorisation de la virginit\u00e9 est bien autre chose que la disqualification ou la prohibition pure et simple des rapports sexuels. Elle implique une valorisation consid\u00e9rable du rapport de l\u2019individu \u00e0 sa propre conduite sexuelle puisqu\u2019elle fait de ce rapport une exp\u00e9rience positive\u2026 Que les choses soient bien claires\u00a0: il ne s\u2019agit pas de dire qu\u2019il y a eu valorisation positive de l\u2019acte sexuel dans le christianisme. Mais la valeur n\u00e9gative qu\u2019on lui a tr\u00e8s clairement accord\u00e9e fait partie d\u2019un ensemble qui donne au rapport du sujet \u00e0 son activit\u00e9 sexuelle une importance \u00e0 laquelle jamais la morale grecque ou romaine n\u2019aurait song\u00e9. La place centrale du sexe dans la subjectivit\u00e9 occidentale se marque d\u00e9j\u00e0 clairement dans la formation de cette mystique de la virginit\u00e9\u00a0\u00bb (p. 201-202). Texte assez incroyable car Foucault nous dit finalement que le refus de la sexualit\u00e9 donne lieu \u00e0 un mode de vie, la virginit\u00e9, qui r\u00e9v\u00e8le a contrario l\u2019importance de l\u2019activit\u00e9 sexuelle pour le sujet. L\u2019obsession du renoncement \u00e0 la sexualit\u00e9 est le signe d\u2019une vraie obsession du sujet pour le sexe. La morale chr\u00e9tienne ou plus encore la technologie chr\u00e9tienne de la chair a litt\u00e9ralement donn\u00e9 au rapport que le sujet a \u00e0 la sexualit\u00e9 une importance sans \u00e9quivalent. Et ainsi c\u2019est la culture chr\u00e9tienne qui a finalement fait de la sexualit\u00e9 une obsession pour le sujet. Avec elle les sujets ne pensent qu\u2019\u00e0 \u00e7a. Et \u00eatre sujet en un certain sense c\u2019est ne penser qu\u2019\u00e0 \u00e7a. Au point que le sexe s\u2019est mis \u00e0 acqu\u00e9rir une importance consid\u00e9rable pour reprendre les mots de Foucault dans la formation et le d\u00e9veloppement de la subjectivit\u00e9. Et c\u2019est au fond cette importance qui va aller s\u2019amplifiant jusqu\u2019\u00e0 la forme ultime de la libido que Saint Augustin construit dans ses analyses propres du mariage. De telle sorte que la mise en discours du sexe rep\u00e9r\u00e9e par Foucault dans notre modernit\u00e9 est cela m\u00eame que la culture chr\u00e9tienne a au bout du compte \u00e9tablie.<\/p>\n<h2>\u00a0 \u00a0 \u00a02\/ Le dire vrai sur sa sexualit\u00e9<\/h2>\n<p>A l\u2019int\u00e9rieur de ce moment chr\u00e9tien dans lequel la sexualit\u00e9 est nou\u00e9e au sujet, Foucault entend remonter jusqu\u2019au point \u00e0 partir duquel le sujet se trouve constitu\u00e9 par l\u2019obligation de dire le vrai sur sa sexualit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de relations d\u00e9finies par l\u2019\u00c9glise qui sont des relations d\u2019ob\u00e9issance. Au centre des <em>Aveux de la chair<\/em>, qui en forme le c\u0153ur, il y a cette relation entre soi et la v\u00e9rit\u00e9. Qu\u2019est-ce que \u00e7a signifie que de dire le vrai sur soi-m\u00eame\u00a0? Quel est le prix \u00e0 payer pour le sujet pour qu\u2019il dise la v\u00e9rit\u00e9 sur lui et plus encore pour qu\u2019il consid\u00e8re que le fait de dire la v\u00e9rit\u00e9 sur soi est la condition m\u00eame d\u2019un vrai rapport \u00e0 soi\u00a0?<\/p>\n<p>On trouve l\u00e0 un point d\u2019une tr\u00e8s grande importance pour nous aujourd\u2019hui\u00a0: Foucault a relev\u00e9 l\u2019importance de la volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 depuis les Grecs. Seulement les Grecs et les Romains ne liaient absolument pas la volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la sexualit\u00e9. Celle-ci \u00e9tait affaire d\u2019un bon usage des plaisirs, d\u2019un id\u00e9al de ma\u00eetrise et de puissance. Le fait que cette volont\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 s\u2019est nou\u00e9e \u00e0 cette part de nous qui s\u2019appelle la sexualit\u00e9 a alors impliqu\u00e9 que la sexualit\u00e9 est devenue notre v\u00e9rit\u00e9. Et je crois, comme je le montrerai dans une seconde partie de mon intervention, que nous ne sommes pas sortis de cet \u00e9nonc\u00e9.<\/p>\n<p>Le tome I de <em>L\u2019histoire de la sexualit\u00e9<\/em>, <em>La volont\u00e9 de savoir<\/em>, \u00e9tait parvenu \u00e0 une semblable conclusion mais par un tout autre biais. Ce livre avait en effet proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un retournement fondamental \u00e0 propos de notre modernit\u00e9\u00a0: en somme, l\u00e0 o\u00f9 nous pensions que le sujet moderne s\u2019\u00e9tait constitu\u00e9 en taisant sa sexualit\u00e9, voil\u00e0 que par un \u00e9trange renversement Foucault soulignait au contraire qu\u2019elle ne se mettait \u00e0 exister que pour autant qu\u2019elle \u00e9tait mise en discours, entrant dans une mise en savoir infinie, avec comme cons\u00e9quence que c\u2019est la sexualit\u00e9 m\u00eame qui constitue notre v\u00e9rit\u00e9 de sujet. On peut penser au point de d\u00e9part de notre r\u00e9flexion et \u00e0 notre emprunt fait \u00e0 Arnold Davidson\u00a0et l\u2019\u00e9mergence d\u2019un imp\u00e9ratif du style sois ta sexualit\u00e9\u00a0! La constitution d\u2019une \u00ab\u00a0scientia sexualis\u00a0\u00bb attachait le sujet \u00e0 sa sexualit\u00e9. Elle faisait de celle-ci le r\u00e9v\u00e9lateur le plus profond d\u2019un \u00eatre comme on le voit avec la psychanalyse.<\/p>\n<p>Le projet g\u00e9n\u00e9ral de <em>L\u2019histoire de la sexualit\u00e9 <\/em>peut ici s\u2019\u00e9clairer\u00a0: entreprendre une g\u00e9n\u00e9alogie de l\u2019homme de d\u00e9sir dans laquelle l\u2019obligation de dire le vrai sur ses d\u00e9sirs, ses pulsions, ses penchants, ses obsessions, va finir par devenir dans <em>L\u2019histoire de la sexualit\u00e9\u00a0<\/em>la rupture essentielle. Cette rupture est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui va constituer l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la pastorale chr\u00e9tienne entre les deuxi\u00e8me et cinqui\u00e8me si\u00e8cle. Et on comprend pourquoi Foucault voulait faire para\u00eetre ce livre apr\u00e8s les deux ouvrages portant sur les Grecs et les Romains. C\u2019est qu\u2019il faut d\u2019abord mettre en avant la mani\u00e8re dont les pratiques sexuelles et l\u2019usage des plaisirs ont \u00e9t\u00e9 codifi\u00e9s dans l\u2019Antiquit\u00e9 avant de prendre place dans une culture de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 (<em>L\u2019usage des plaisirs<\/em>). Il faut ensuite \u00e9tudier son inflexion dans un art de vivre domin\u00e9 par la pr\u00e9occupation de soi-m\u00eame dans les deux premiers si\u00e8cles de notre \u00e8re (<em>Le souci de soi<\/em>). Pour enfin, \u00e0 partir du deuxi\u00e8me si\u00e8cle, faire jouer pleinement la rupture que r\u00e9v\u00e8le <em>Les aveux de la chair<\/em>, en s\u2019int\u00e9ressant, dans cette g\u00e9n\u00e9alogie du d\u00e9sir, \u00e0 la fa\u00e7on dont, chez les p\u00e8res chr\u00e9tiens des premiers si\u00e8cles, le th\u00e8me de la chair se noue \u00e0 la purification du d\u00e9sir. Et alors ce qui est central dans ce moment chr\u00e9tien c\u2019est une toute nouvelle obligation de dire le vrai sur soi-m\u00eame. Et plus encore c\u2019est une toute nouvelle obligation d\u2019avoir \u00e0\u00a0produire un tel acte de v\u00e9rit\u00e9 sur sa sexualit\u00e9. Car certes elle prend place dans tout un ensemble de p\u00e9ch\u00e9s mais il ne faut pas s\u2019y tromper, c\u2019est elle essentiellement qui nous conduit \u00e0 mal faire. Foucault formule sa question \u00e0 la page 98 du livre\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi, lorsqu\u2019on a \u00ab\u00a0mal fait\u00a0\u00bb, faut-il faire \u00e9clater la v\u00e9rit\u00e9, non seulement de ce qu\u2019on a fait, mais de ce qu\u2019on est\u00a0?\u00a0\u00bb. Et l\u00e0 on peut noter plusieurs points. D\u2019abord cette relation entre mal-faire et dire-vrai qui va supplanter progressivement la relation entre mal-faire et faire-vrai\u00a0: la confession prend la place de la p\u00e9nitence. Ensuite le fait que la v\u00e9rit\u00e9 ne vaut que si elle \u00e9clate au grand jour, il ne suffit pas autrement-dire de s\u2019avouer \u00e0 soi-m\u00eame la faute commise, il faut la dire et la dire \u00e0 un autre selon toute une technologie de soumission et d\u2019ob\u00e9issance par le fait m\u00eame de dire \u00e0 l\u2019autre ses fautes. Et enfin, en disant ce que j\u2019ai fait je r\u00e9v\u00e8le qui je suis\u00a0: \u00ab\u00a0pourquoi faut-il faire \u00e9clater la v\u00e9rit\u00e9 non seulement de ce qu\u2019on a fait mais de ce qu\u2019on est\u00a0?\u00a0\u00bb Notre \u00eatre de sujet est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par le dire-vrai qui porte sur sa sexualit\u00e9.<\/p>\n<h2>\u00a0 \u00a0 \u00a03\/ L\u2019aveu<\/h2>\n<p>Foucault tire une ultime ligne de r\u00e9flexion vraiment pertinente dans laquelle la structure de l\u2019aveu tend \u00e0 \u00eatre constitutive du fait d\u2019\u00eatre sujet. Foucault en tire un enseignement majeur sur les rapports entre le soi, la sexualit\u00e9, le mal faire et le dire vrai. A savoir\u00a0: le fait d\u2019avouer prend sens par rapport \u00e0 un confesseur qui prend la place du directeur de conscience antique qui \u00e9tait seulement\u00a0l\u00e0 pour diriger la conduite sans se prononcer sur la nature du sujet \u00e0 conduire. C\u2019est toute la question d\u2019un gouvernement pastoral des individus par l\u2019aveu qu\u2019ils font de leurs d\u00e9sirs qui est pos\u00e9e par Foucault. Ce qui intervient avec l\u2019\u00c9glise chr\u00e9tienne c\u2019est le fait que cette obligation de dire le vrai sur soi \u00e0 propos de ses mauvais actes soit devenue un motif de gouvernement des individus par l\u2019\u00c9glise. C\u2019est par le fait d\u2019avouer ses actes que quelqu\u2019un obtient le cas \u00e9ch\u00e9ant son salut mais \u00e0 condition d\u2019\u00eatre plac\u00e9 en position de soumission totale par rapport \u00e0 son confesseur. L\u2019obligation de dire le vrai sur sa faute, en \u00e9tant une condition d\u2019obtention du pardon, n\u2019est plus alors seulement et m\u00eame d\u2019abord un probl\u00e8me de v\u00e9ridicit\u00e9 singuli\u00e8re d\u2019un sujet situ\u00e9 comme dans l\u2019Antiquit\u00e9 dans un rapport ma\u00eetre\/disciple mais c\u2019est au fond une technologie pour s\u2019assurer une certaine prise sur les sujets. C\u2019est ce que Foucault rep\u00e8re parfaitement \u00e0 propos des deux grandes strat\u00e9gies\u00a0de la p\u00e9nitence comme faire vrai et de la confession comme dire vrai. Dans les deux cas comment mener une vraie vie chr\u00e9tienne en se souciant du salut de son \u00e2me par un ensemble de pratiques constamment r\u00e9p\u00e9t\u00e9es destin\u00e9es \u00e0 expurger le mal faire\u00a0? Il faut ici comprendre que l\u2019ancienne technologie du bapt\u00eame se met \u00e0 \u00eatre insuffisante pour purger les p\u00e9ch\u00e9s parce que l\u2019homme continue de porter en lui le poids du p\u00e9ch\u00e9 originel. Et donc il faut une technologie nouvelle faite d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de pratiques p\u00e9nitentielles (l\u2019exomolog\u00e8se) et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u00a0 d\u2019examens, de confessions, d\u2019aveux de ses fautes (l\u2019exagor\u00e8se) \u00a0pour que le sujet soit dans une position qui lui permette d\u2019acc\u00e9der au salut de son \u00e2me.<\/p>\n<p>Et dans cette technologie le fait que la confession prenne le dessus sur la p\u00e9nitence indique tr\u00e8s clairement et d\u2019une mani\u00e8re irr\u00e9versible un lien toujours plus \u00e9troit entre aveu et confession que Foucault a parfaitement not\u00e9 dans <em>La volont\u00e9 de savoir\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0L\u2019aveu a \u00e9t\u00e9 et demeure encore aujourd\u2019hui la matrice g\u00e9n\u00e9rale qui r\u00e9git la production du discours vrai sur le sexe \u00bb (<em>Volont\u00e9 de savoir<\/em>, p. 84). Foucault rep\u00e8re alors parfaitement comment la p\u00e9nitence est d\u00e9j\u00e0 une forme d\u2019aveu en acte d\u2019une faute reconnue publiquement. Mais il souligne \u00e9galement qu\u2019il a pris une toute autre ampleur quand il s\u2019est agi au fond de confesser ses fautes. Car c\u2019est alors tout un sujet en son fonds le plus int\u00e9rieur qui est alors convoqu\u00e9 par les mots de l\u2019aveu\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne s\u2019agit plus seulement de dire ce qui a \u00e9t\u00e9 fait, l\u2019acte sexuel, et comment, mais de restituer en lui, et autour de lui, les pens\u00e9es qui l\u2019ont doubl\u00e9, les obsessions qui l\u2019accompagnent, les d\u00e9sirs\u00a0\u00bb (p. 85).<\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 travers des enqu\u00eates historiques s\u2019\u00e9talant du deuxi\u00e8me au cinqui\u00e8me si\u00e8cle de notre \u00e8re sur le bapt\u00eame, la p\u00e9nitence, la confession (premi\u00e8re partie), la virginit\u00e9 (seconde partie) et le mariage (troisi\u00e8me partie), l\u2019enjeu pour Foucault est de restituer la technologie chr\u00e9tienne qui fait avouer \u00e0 un sujet toutes ses pens\u00e9es les plus intimes, ses d\u00e9sirs secrets.<\/p>\n<p>Un point particulier me semble essentiel pour nous aujourd\u2019hui dans le texte de Foucault\u00a0: c\u2019est ce que j\u2019appellerais l\u2019\u00e9mergence de la sexualit\u00e9 mentale. La libidinisation du sexe analys\u00e9e par Foucault dans l\u2019\u0153uvre de Saint Augustin au 5<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>si\u00e8cle implique que la libido emporte le corps mais aussi l\u2019\u00e2me. Qu\u2019est-ce que la libido\u00a0? Le surgissement d\u2019un mouvement involontaire en \u00ab\u00a0lieu et place du volontaire \u00bb (p. 333). Saint Augustin d\u00e9couvre avant Freud que la sexualit\u00e9 est une affaire mentale\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est dans l\u2019\u00e2me elle-m\u00eame que Saint Augustin cherche \u00e0 placer le principe de la concupiscence et le point de d\u00e9part de l\u2019involontaire qui la traverse\u00a0\u00bb (p. 341). C\u2019est dire que si la libido loge dans l\u2019\u00e2me il faut bien l\u2019observer, la scruter, pour en d\u00e9busquer toutes les pens\u00e9es mauvaises. Un travail d\u2019interpr\u00e9tation de soi infinie en est la cons\u00e9quence qu\u2019il faut confesser \u00e0 un pr\u00eatre sous la forme d\u2019un aveu.<\/p>\n<h1>II. \u00a0Quelle actualit\u00e9 pour <em>Les<\/em>\u00a0<em>a<\/em><em>veux de la chair\u00a0<\/em>?<\/h1>\n<h2>\u00a0 \u00a0 \u00a01\/ Le dimorphisme de la v\u00e9ridicit\u00e9 et de la juridicit\u00e9<\/h2>\n<p>Deux \u00e9l\u00e9ments au fond prennent toute leur importance, la v\u00e9rit\u00e9 et le droit. Ils se mettent \u00e0 d\u00e9finir deux entr\u00e9es dans l\u2019exp\u00e9rience de la sexualit\u00e9 qui sont distinctes historiquement. Foucault les pr\u00e9sente lorsqu\u2019il envisage les diff\u00e9rences, dans la culture chr\u00e9tienne, entre l\u2019art de la vie monastique et l\u2019art matrimonial. L\u2019enjeu est, pour la diffusion de la religion chr\u00e9tienne, tr\u00e8s important. L\u2019id\u00e9al asc\u00e9tique de la vie monastique est un id\u00e9al de la vie hors du monde. L\u2019art matrimonial codifie un art de vivre chr\u00e9tien dans le monde. Il importe que le premier ne soit pas la norme du second. Il est donc dangereux de s\u2019en tenir dans la culture chr\u00e9tienne \u00e0 l\u2019id\u00e9al monastique et il faut envisager une bonne pratique de la vie chr\u00e9tienne dans le monde. Cette s\u00e9paration entre le monast\u00e8re (la maison de Dieu) et la maison induit deux relations \u00e0 la sexualit\u00e9 distinctes que Foucault pr\u00e9sente \u00e0 partir de l\u2019\u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9 (v\u00e9ridicit\u00e9) d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de la forme de vie de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 (juridicit\u00e9).<\/p>\n<p>Comme \u00e9preuve de v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est le rappel que dans l\u2019art de la vie monastique chacun a obligation de dire le vrai sur ses d\u00e9sirs et ses pens\u00e9es. L\u2019asc\u00e8se monastique a alors consist\u00e9 dans \u00ab\u00a0des pratiques de surveillance constante de soi, de d\u00e9chiffrement de ses propres secrets\u00a0\u00bb (p. 281)\u00a0: obligation de v\u00e9ridicit\u00e9 d\u2019un sujet dans le d\u00e9chiffrement de sa chair. Comme forme de vie\u00a0c\u2019est l\u2019institution du mariage\u00a0qui fixe le cadre d\u2019une vie chr\u00e9tienne au quotidien pour tout un chacun. Dans cette perspective le mariage implique tout un ensemble de dettes r\u00e9ciproques entre l\u2019homme et la femme qui prennent donc la forme d\u2019une juridiction\u00a0: \u00ab\u00a0le th\u00e8me de la dette donnera lieu \u00e0 un travail incessant de codification et \u00e0 une longue r\u00e9flexion de jurisprudence\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il y a de remarquable dans l\u2019analyse de Foucault, c\u2019est qu\u2019il ne s\u2019empresse pas d\u2019unifier ces deux grandes exp\u00e9riences de la sexualit\u00e9, dire le vrai sur soi-m\u00eame, se placer dans une \u00e9conomie juridique de la sexualit\u00e9. Il en maintient la diff\u00e9rence qu\u2019il nomme \u00ab\u00a0dimorphisme\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience de la sexualit\u00e9 est r\u00e9fl\u00e9chie en deux formes distinctes. Foucault conf\u00e8re \u00e0 cette s\u00e9paration entre ces deux mises en formes de la sexualit\u00e9, v\u00e9ridique et juridique, une valeur centrale pour notre exp\u00e9rience de la sexualit\u00e9\u00a0: il affirme que c\u2019est cette diff\u00e9rence qui a constitu\u00e9 notre culture sexuelle en Occident et qui s\u2019est maintenue jusqu\u2019\u00e0 nous aujourd\u2019hui. Je cite ce passage si important qui fait suite \u00e0 une analyse du dimorphisme chez un des P\u00e8res de l\u2019\u00e9glise, Chrysostome, au IV\u00e8me si\u00e8cle\u00a0: \u00ab\u00a0Le dimorphisme le deviendra de plus en plus, marquant de fa\u00e7on profonde la mani\u00e8re de r\u00e9fl\u00e9chir et de r\u00e9gler les comportements sexuels en Occident\u00a0: en termes de v\u00e9rit\u00e9 (mais sous la forme d\u2019un secret au fond de soi-m\u00eame \u00e0 \u00e9lucider ind\u00e9finiment si on veut \u00eatre sauv\u00e9), et en termes de droit (mais autant sous la forme d\u2019un droit de dettes et d\u2019obligations que sous celle de l\u2019interdit et de la transgression). Ce dimorphisme est encore loin d\u2019avoir disparu, ou du moins \u00e9puis\u00e9 ses effets\u00a0\u00bb (p. 282). On a bien l\u00e0 deux voies d\u2019acc\u00e8s diff\u00e9rentes \u00e0 la sexualit\u00e9.<\/p>\n<h2>\u00a0 \u00a0 2\/ La sexualit\u00e9-psychologie et la sexualit\u00e9-pratique\u00a0: suite et fin du dimorphisme<\/h2>\n<p>Et aujourd\u2019hui\u00a0? Notre exp\u00e9rience de la sexualit\u00e9 est travers\u00e9e par la recherche de v\u00e9ridicit\u00e9 et la recherche de juridicit\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 le dire vrai n\u2019a nullement disparu. Simplement il n\u2019est plus articul\u00e9 \u00e0 une confession de ses fautes mais bien davantage \u00e0 une d\u00e9claration de son style sexuel\u00a0; il s\u2019organise aujourd\u2019hui encore plus qu\u2019hier sous la forme d\u2019une narration de soi dans laquelle chacune, chacun se pr\u00e9sente comme sujet sexuel d\u2019un certain style, h\u00e9t\u00e9rosexuel, homosexuel, bisexuel, asexuel, aromantique, graysexuel, demisexuel, demiromantique, lithromantique, pansexuel, polysexuel, skoliosexuel. La structure de l\u2019adresse n\u2019a pas disparu et avec celle de l\u2019aveu mais elle prend des formes multiples qui sont autant d\u2019exposition de soi dont l\u2019exposition sur Internet joue un r\u00f4le central pour reprendre les analyses de Bernard Harcourt \u00e0 ce sujet. Qui sont aussi des narrations de soi adress\u00e9es \u00e0 l\u2019institution m\u00e9dicale pour changer de sexe par exemple dans le cadre d\u2019un suivi psychiatrique\u00a0: op\u00e9ration de v\u00e9ridicit\u00e9 en un sens amplifi\u00e9e donc. Op\u00e9ration de juridicit\u00e9 amplifi\u00e9e \u00e9galement\u00a0: car la lutte des droits est ouverte le genre de vie sexuel que l\u2019on veut mener\u00a0: droit au mariage pour les couples homosexuels, droit \u00e0 l\u2019adoption, \u00e0 la procr\u00e9ation m\u00e9dicale assist\u00e9e, \u00e0 la gestation pour autrui, etc.<\/p>\n<p>Pour autant, il n\u2019est pas certain que ces deux formes soient aussi s\u00e9par\u00e9es que Foucault l\u2019analyse dans l\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00e8 chr\u00e9tienne. Sans doute est-ce l\u00e0 l\u2019un des effets les plus int\u00e9ressants de la lecture de ce texte de Foucault de 1982 publi\u00e9 en 2018, c\u2019est qu\u2019il nous force \u00e0 nous interroger sur nos propres nouages entre sujet et sexualit\u00e9, et en particulier sur nos propres rapports de v\u00e9ridicit\u00e9 et de juridicit\u00e9 \u00e0 la sexualit\u00e9. Il nous force sans doute plus aujourd\u2019hui encore qu\u2019en 1982 \u00e0 mesurer l\u2019\u00e9cart entre l\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00e8 chr\u00e9tienne de la sexualit\u00e9 et la n\u00f4tre aujourd\u2019hui. Au fond, qu\u2019entendons-nous par exp\u00e9rience de la sexualit\u00e9 aujourd\u2019hui\u00a0?<\/p>\n<p>Et je crois que l\u00e0 on a bien quelque chose comme un cong\u00e9 donn\u00e9 au dimorphisme, je veux dire que cette id\u00e9e que l\u2019on a deux grandes formes s\u00e9par\u00e9es de l\u2019exp\u00e9rience sexuelle, r\u00e9gl\u00e9es par deux dispositifs comme le monast\u00e8re et le mariage, et qui sont l\u2019imp\u00e9ratif de v\u00e9ridicit\u00e9 et l\u2019imp\u00e9ratif de juridicit\u00e9, ne tient sans doute plus. \u00c9videmment en raison de notre s\u00e9cularisation paradoxale cependant car elle ne va pas sans une rel\u00e9gitimation de la religion et des pratiques de genre li\u00e9es \u00e0 la religion, un peu \u00e0 la mani\u00e8re dont la r\u00e9volution implique une contre-r\u00e9volution. Et \u00e9videmment il y a un lien\u00a0: la r\u00e9volution sexuelle, commenc\u00e9e dans les ann\u00e9es 60, a engendr\u00e9 une contre-r\u00e9volution qui prend notamment la forme d\u2019un retour aux pr\u00e9ceptes et codifications religieux de la sexualit\u00e9. Mais enfin les choses ont chang\u00e9. Et ce qui a profond\u00e9ment chang\u00e9 c\u2019est le fait, malgr\u00e9 la contre-r\u00e9volution qu\u2019il ne faut pas sous-estimer, que la sexualit\u00e9 est devenue notre affaire, qu\u2019elle est notre business. Cela ne signifie pas, c\u2019est l\u00e0 sans doute, le point d\u2019achoppement source de bien des malentendus, qu\u2019aient disparu les formes \u00e9l\u00e9mentaires du dimorphisme, v\u00e9ridicit\u00e9 et juridicit\u00e9. Et d\u2019ailleurs comment pourrait-il en \u00eatre autrement puisque la sexualit\u00e9 est \u00e0 ce point une formation sociale et culturelle\u00a0? Mais si ces deux voies d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la sexualit\u00e9, la v\u00e9ridicit\u00e9 et la juridicit\u00e9, ne disparaissent pas, il me semble qu\u2019elles tendent d\u00e9sormais \u00e0 faire une. C\u2019est bien cette unification qui constitue la sexualit\u00e9 en affaire de chacun.<\/p>\n<p>Si l\u2019analyse est exacte, cela signifie que se voient aujourd\u2019hui de plus en plus r\u00e9articul\u00e9es des formes d\u2019\u00e9nonciation sur qui nous sommes en tant que sujets sexuels et des pratiques de la sexualit\u00e9 qui sp\u00e9cifient comment nous vivons ou comment nous avons \u00e0 vivre notre sexualit\u00e9. Cette dissociation de la vie sexuelle cod\u00e9e chr\u00e9tiennement dans le mariage, et dont Foucault a montr\u00e9 en tout cas avec Chrysostome (cela changera avec Saint Augustin) qu\u2019elle n\u2019avait pas pour fin la procr\u00e9ation mais qu\u2019elle \u00e9tait un droit inh\u00e9rent au mariage, et de la confession de soi dans une \u00e9conomie des d\u00e9sirs allant de la tentation \u00e0 la faute, cette dichotomie du sujet sexuel entre pratiques auxquelles il a droit et aveu de sa sexualit\u00e9, est en train de se r\u00e9sorber dans la mesure o\u00f9 d\u00e9sormais assumer sa sexualit\u00e9 en plein jour, sortir du placard (Sedgwick), c\u2019est id\u00e9alement du moins d\u00e9duire ses pratiques sexuelles d\u2019un \u00e9nonc\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9 sur la sexualit\u00e9 que nous assumons dans un d\u00e9sir de transparence.<\/p>\n<p>Pour comprendre ce changement majeur, il faut le rapporter \u00e0 la mont\u00e9e d\u2019un raisonnement \u00e9galitaire largement port\u00e9 et rendu possible par les voix des femmes puis par les minorit\u00e9s sexuelles. Le sch\u00e9ma d\u2019un dimorphisme de la chair port\u00e9 par la culture chr\u00e9tienne de la chair est un sch\u00e9ma genr\u00e9 \u00e9crit \u00e0 l\u2019avance par l\u2019homme et pour l\u2019homme qui voit dans la femme une propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019homme et n\u2019abolit cette relation que dans le droit pour chacun d\u2019user du corps de l\u2019autre dans le mariage. L\u2019<em>Histoire de la sexualit\u00e9<\/em>, et ce quatri\u00e8me tome n\u2019y \u00e9chappe pas, est en ce sens une histoire masculiniste de la sexualit\u00e9 dans laquelle la contre-histoire de la sexualit\u00e9 des femmes peine \u00e0 appara\u00eetre. D\u2019o\u00f9 les critiques que les f\u00e9ministes am\u00e9ricaines ont port\u00e9es sur cette histoire et notamment sur <em>La volont\u00e9 de savoir<\/em>. Et on peut comprendre comment ce texte de Foucault qui nous est accessible aujourd\u2019hui, soit plus de 37 ans apr\u00e8s son \u00e9criture, nous soit \u00e0 la fois si familier et en m\u00eame temps si \u00e9trange.<\/p>\n<p>Si familier parce que, en d\u00e9pit de l\u2019extr\u00eame duret\u00e9 du renoncement \u00e0 la chair chr\u00e9tien, c\u2019est bien notre sujet psychologique qui s\u2019y est constitu\u00e9 avec cet \u00e9l\u00e9ment central d\u2019une sexualit\u00e9 mentale (dont Freud sera l\u2019un des aboutissements d\u2019ailleurs) dont la grande affaire a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9chiffrement de soi \u00e0 partir du d\u00e9chiffrement de ses d\u00e9sirs. Et en m\u00eame temps si \u00e9trange parce que cette interpr\u00e9tation des d\u00e9sirs comme interpr\u00e9tation de soi se fait dans le cadre d\u2019une in\u00e9galit\u00e9 des sexes qui ne nous est plus imaginable. Et l\u00e0 est sans doute le point crucial\u00a0: l\u2019effacement de la voix des femmes et par extension de toutes les voix des sexualit\u00e9s marginales dans la constitution d\u2019un soi sexuel.<\/p>\n<p>Mais alors si l\u2019on se situe dans ce cadre \u00e9galitaire c\u2019est que l\u2019on est bien dans une nouvelle \u00e9pist\u00e9m\u00e8 de la sexualit\u00e9 dans laquelle chacun a \u00e0 faire sa sexualit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une certaine v\u00e9rit\u00e9 de son sexe. V\u00e9ridicit\u00e9 et juridicit\u00e9 n\u2019ont pas disparu mais se sont coagul\u00e9es et presque absorb\u00e9es dans un m\u00eame ensemble. Demande de v\u00e9rit\u00e9 sur soi comme sujet sexuel d\u2019un certain genre (v\u00e9ridicit\u00e9) et acc\u00e8s \u00e0 des pratiques l\u00e9gitimes de sexualit\u00e9 (juridicit\u00e9) ne cessent de se rejoindre. Pour faire, au fond, qu\u2019\u00e0 l\u2019obligation \u00e0 laquelle chacun consent de dire le vrai sur sa sexualit\u00e9 corresponde quelque chose comme un droit \u00e0 bien faire sa sexualit\u00e9. Ce n\u2019est plus tant le rapport mal faire, dire-vrai de l\u2019ancienne culture chr\u00e9tienne qui s\u2019av\u00e8re pr\u00e9pond\u00e9rant mais bien en un nouveau sens le rapport bien faire, dire-vrai qui se constitue sinon comme norme de la sexualit\u00e9 du moins comme exp\u00e9rience. On peut ici pr\u00e9ciser de la fa\u00e7on suivante\u00a0: \u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on consid\u00e8re que dire le vrai sur sa sexualit\u00e9 est une exp\u00e9rience subjective fondamentale, alors cela ouvre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 tout un ensemble de droits nouveaux. En somme, \u00e0 partir du moment o\u00f9 je dis qui je suis sexuellement, o\u00f9 j\u2019ai le courage de sortir du placard, alors quelque chose comme un droit \u00e0 une vraie sexualit\u00e9 s\u2019ouvre et devient pensable et m\u00eame l\u00e9gitime. Les revendications homosexuelles, faites depuis cette ouverture des placards, ont justement conduit \u00e0 la formulation d\u2019un mariage pour tous. On dit le vrai sur sa sexualit\u00e9 en somme pour ouvrir \u00e0 un certain nombre de droits, de revendications en les inscrivant dans un champ de luttes \u00e0 venir. La v\u00e9ridicit\u00e9 se fait condition de juridicit\u00e9. Une nouvelle culture de soi tend alors \u00e0 \u00e9merger dans laquelle on passe de l\u2019injonction \u00e0 avouer \u00e0 un confesseur ses d\u00e9sirs dans l\u2019id\u00e9al monastique \u00e0 un d\u00e9sir de rendre public qui l\u2019on est comme sujet sexuel comme d\u00e9sir de vivre pleinement sa vie,<\/p>\n<p>Une nouvelle \u00e9pist\u00e9m\u00e8 me semble ici \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans laquelle le sujet se noue diff\u00e9remment aux savoirs\/pouvoirs qui reposent enti\u00e8rement sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 des partenaires et plus encore sur la pr\u00e9supposition de l\u2019\u00e9galit\u00e9. La question actuelle est bien de savoir comment faire sexualit\u00e9 dans l\u2019\u00e9galit\u00e9. Et on peut avancer n\u00e9gativement que l\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00e8 chr\u00e9tienne \u00e9tait encore marqu\u00e9e par une \u00e9pist\u00e9m\u00e8 de la domination de l\u2019homme sur la femme\u00a0: \u00e0 l\u2019exception pour Foucault, dans le cadre tr\u00e8s r\u00e9gl\u00e9 de l\u2019id\u00e9al matrimonial de la vie chr\u00e9tienne, et \u00e0 un moment particulier de flottement du mariage pour la procr\u00e9ation que l\u2019on trouve chez un auteur du 4<sup>\u00e8me\u00a0<\/sup>si\u00e8cle comme Chrysostome, de la pratique sexuelle des \u00e9poux o\u00f9 le droit d\u2019user du corps de l\u2019autre est le m\u00eame. Alors que l\u00e0 on est totalement sorti de cette \u00e9pist\u00e9m\u00e8 avec l\u2019affirmation d\u2019une \u00e9galit\u00e9 des partenaires dans la sexualit\u00e9 et l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut s\u2019assurer de cette \u00e9galit\u00e9 comme pr\u00e9alable \u00e0 toute activit\u00e9 sexuelle, avec de ce fait un d\u00e9placement vers l\u2019id\u00e9e du consentement mutuel qui implique, contrairement \u00e0 Chrysostome que l\u2019on est rest\u00e9 propri\u00e9taire de son corps dans l\u2019acte sexuel et que c\u2019est bien \u00e0 ce titre que l\u2019on peut jouir du corps de l\u2019autre. On comprend dans cette perspective que des mouvements comme #MeToo aux Etats-Unis s\u2019en soient pris \u00e0 l\u2019implicite de l\u2019ancienne \u00e9pist\u00e9m\u00e8, la domination, et donc au refus du pouvoir de l\u2019un sur l\u2019autre dans la sexualit\u00e9. En ce sens notre \u00e9poque est particuli\u00e8rement int\u00e9ressante puisqu\u2019elle se comprend depuis l\u2019interrogation suivante\u00a0: quelle sexualit\u00e9 dans une \u00e9galit\u00e9 radicale\u00a0?<\/p>\n<p>Ceci se solde par la mont\u00e9e en puissance de l\u2019exigence de juridicit\u00e9 dans la d\u00e9finition m\u00eame des pratiques sexuelles avec l\u2019exigence de consentement dans les rapports sexuels et la prise en consid\u00e9ration de la cat\u00e9gorie d\u2019emprise par le l\u00e9gislateur au civil et au p\u00e9nal pour appr\u00e9cier des formes illicites de sexualit\u00e9. De telle sorte que du consentement \u00e0 l\u2019emprise c\u2019est l\u2019ensemble du spectre des pratiques sexuelles qui se voit recod\u00e9 par le droit depuis cette demande de tout un chacun, de toute une chacune d\u2019\u00eatre pleinement reconnu(e) dans la singularit\u00e9 de son rapport \u00e0 la sexualit\u00e9 (v\u00e9ridicit\u00e9). Ce qui est certain, c\u2019est que l\u2019on assiste bien alors \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une culture commune des sexualit\u00e9s autoris\u00e9es et m\u00eame des bonnes sexualit\u00e9s. Ces bonnes sexualit\u00e9s ne reconduisent plus tout au partage du normal et du pathologique, du sain et du d\u00e9viant. Elles se reformulent \u00e0 partir d\u2019un ensemble de revendications portant sur le droit \u00e0 la sexualit\u00e9 ouvertes depuis ce d\u00e9sir de chacune-chacun d\u2019\u00eatre pleinement l\u2019auteur de sa sexualit\u00e9. Et par culture commune il faut entendre que l\u2019accomplissement du sujet sexuel passe d\u00e9sormais par la politisation de la sexualit\u00e9\u00a0: activisme d\u2019un sujet pleinement actif qui milite pour la formation d\u2019un nouveau collectif sexuel.<\/p>\n<p>Tout ceci n\u2019est bien s\u00fbr par \u00e9tranger au Big-Bang dont a parl\u00e9 Bernard Harcourt dans <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/3-13\/\">le s\u00e9minaire 3<\/a> de Critique 13\/13 consacr\u00e9 \u00e0 Simone de Beauvoir. Ce Big-Bang n\u2019est-ce pas l\u2019autre nom d\u2019une r\u00e9volution sexuelle qui a commenc\u00e9 par la d\u00e9naturalisation de la sexualit\u00e9 entreprise par Beauvoir dans <em>Le deuxi\u00e8me sexe\u00a0<\/em>et dont <em>L\u2019histoire de la sexualit\u00e9 <\/em>de Foucault mais aussi <em>Gender Trouble<\/em> et bien d\u2019autres livres sont des amplificateurs\u00a0? L\u00e0 o\u00f9 quelque chose comme une loi naturelle semblait pr\u00e9sider \u00e0 la sexualit\u00e9 on a pu alors montrer que tout cela \u00e9tait construit socialement, de telle sorte qu\u2019il en a r\u00e9sult\u00e9 une dichotomie sexe-genre, qui a ouvert tout un ensemble de possibilit\u00e9s de ne pas rapporter son genre \u00e0 son sexe, de d\u00e9faire le lien entre sexualit\u00e9 et procr\u00e9ation, etc. Mais on a pu \u00e9galement, en prolongement, et de fa\u00e7on plus radicale encore, contester la dichotomie sexe-genre, en soulignant que le sexe est une construction du genre et en ouvrant de fa\u00e7on encore plus importante toutes les possibilit\u00e9s de faire genre. Et l\u2019on peut dire que Judith Butler a achev\u00e9 ce renversement dans <em>Gender Trouble <\/em>en assumant un geste militant fort\u00a0: penser le genre comme champ plut\u00f4t que comme loi en ouvrant ainsi toutes les possibilit\u00e9s d\u2019une combinatoire du genre.<\/p>\n<p>La condition de ce raisonnement, je conclus l\u00e0-dessus, est l\u2019\u00e9galit\u00e9 radicale. Et si pendant longtemps la sexualit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e depuis des in\u00e9galit\u00e9s d\u2019\u00eatre, de statut, de culture, qui ont alors n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une distinction forte entre le parcours de la sexualit\u00e9 dans l\u2019\u00e9conomie psychique d\u2019un sujet dont il y a \u00e0 dire le vrai et la codification des pratiques de sexualit\u00e9 trouvant dans le mariage sa norme juridique, le fait qu\u2019aujourd\u2019hui la sexualit\u00e9 c\u2019est le terrain de l\u2019\u00e9galit\u00e9, c\u2019est un ensemble de pratiques qui ne peuvent \u00eatre que des pratiques d\u2019\u00e9galit\u00e9 (et non plus donc de domination), a des r\u00e9percussions fondamentales sur qui nous sommes comme sujets sexuels et ce que nous avons \u00e0 vivre en tant que sujets sexuels. C\u2019est le sens de ce qui se passe aujourd\u2019hui tant du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019extension du droit au mariage de tous et de toutes que du c\u00f4t\u00e9 de #MeToo ou de la d\u00e9nonciation des harc\u00e8lements, violences, viols : quelque chose de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 du dispositif chr\u00e9tien d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la chair s\u2019est rompu, de fa\u00e7on sans doute d\u00e9finitive, au profit d\u2019une nouvelle \u00e9conomie radicalement \u00e9galitaire des sujets sexuels. Ce qui signifie alors que tous les modes de domination qui avaient pendant longtemps fond\u00e9 la soumission des hommes sur les femmes et simultan\u00e9ment emp\u00each\u00e9 toutes les autres formes de relation sont du moins en th\u00e9orie d\u00e9sormais ill\u00e9gitimes.<\/p>\n<p>Est-ce pour autant que toute l\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00e8 de Foucault concernant les rapports entre sujet, sexualit\u00e9, pouvoir mais aussi savoir, est par terre\u00a0? Je ne le crois pas. Pour une raison essentielle qui tient au fait que s\u2019est nou\u00e9e dans notre histoire l\u2019obligation de dire la v\u00e9rit\u00e9 sur soi et sa propre sexualit\u00e9. L\u2019id\u00e9e au fond qu\u2019un sujet n\u2019a pas \u00e0 r\u00e9pondre de sa sexualit\u00e9, de qui il est dans sa sexualit\u00e9, nous est pour une large part, et encore aujourd\u2019hui, et peut-\u00eatre aujourd\u2019hui en un sens plus encore qu\u2019hier, devenue \u00e9trang\u00e8re. Ceci pour le meilleur et pour le pire sans doute. Pour le meilleur \u00e9videmment car si la sexualit\u00e9 est cette part de nous qui nous fait \u00eatre, comment ne pas voir dans toutes les violences qui sont faites \u00e0 quelqu\u2019un au nom de sa pratique sexuelle autant de n\u00e9gations de ce que nous sommes\u00a0? Pour le pire peut-\u00eatre car le fait d\u2019avoir \u00e0 avouer qui nous sommes est finalement consid\u00e9r\u00e9 comme cela m\u00eame que nous avons \u00e0 honorer \u00e0 propos de notre sexualit\u00e9. Foucault le disait d\u00e9j\u00e0 dans <em>La volont\u00e9 de savoir<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis la p\u00e9nitence chr\u00e9tienne jusqu\u2019aujourd\u2019hui, le sexe fut mati\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e de confession. Ce qu\u2019on cache dit-on. Et si c\u2019\u00e9tait au contraire ce que, d\u2019une fa\u00e7on toute particuli\u00e8re on avoue\u00a0?\u00a0\u00bb (<em>Volont\u00e9 de savoir<\/em>, p. 82). De telle sorte que tout ce qui rel\u00e8ve du non-dit, toute l\u2019\u00e9rotologie des pratiques semble comme travers\u00e9e et m\u00eame ni\u00e9e par cette obligation \u00e0 dire le vrai sur soi-m\u00eame en s\u2019adressant \u00e0 un autre qui confirmera qui l\u2019on est, soit pour authentifier de la normalit\u00e9 de notre sexualit\u00e9 (structure m\u00e9dicale), soit pour l\u00e9gif\u00e9rer sur notre sexualit\u00e9 (structure judiciaire). Sans doute est-ce \u00e0 partir de l\u00e0 qu\u2019il nous faudrait reprendre l\u2019id\u00e9e essentielle de Foucault selon laquelle il nous revient d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0inventer de nouvelles formes de subjectivit\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Guillaume Le Blanc\u00a0 Que pouvons-nous trouver dans un texte sur la sexualit\u00e9 chr\u00e9tienne qui aurait d\u00fb para\u00eetre en 1982 voire en 1984 et qui finalement ne le sera qu\u2019en 2018\u00a0? \u00c9trange situation puisque nous lisons ce livre aujourd\u2019hui alors&hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/guillaume-le-blanc-why-read-foucaults-confessions-of-the-flesh-today-french-version\/\" class=\"more-link\">Continue Reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1641,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[38959],"tags":[],"class_list":["post-622","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-posts-6-13"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/622","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1641"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=622"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/622\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=622"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=622"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=622"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}