{"id":306,"date":"2019-10-15T07:58:47","date_gmt":"2019-10-15T11:58:47","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/?p=306"},"modified":"2019-10-15T17:02:43","modified_gmt":"2019-10-15T21:02:43","slug":"judith-revel-sur-le-deuxieme-sexe-de-simone-de-beauvoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/judith-revel-sur-le-deuxieme-sexe-de-simone-de-beauvoir\/","title":{"rendered":"Judith Revel | Sur Le deuxi\u00e8me sexe de Simone de Beauvoir (version fran\u00e7aise)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Par Judith Revel<\/strong><\/p>\n<p>Il est difficile de se poser la question de la post\u00e9rit\u00e9 d\u2019un texte aussi ancr\u00e9 dans les d\u00e9bats de son propre temps que <em>Le deuxi\u00e8me sexe\u00a0<\/em>de Beauvoir. Soixante-dix ans, voil\u00e0 ce qui nous s\u00e9pare de ces mille pages. M\u00e9thodologiquement, il y avait donc deux possibilit\u00e9s.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re consistait \u00e0 mesurer la distance qui s\u2019est creus\u00e9e entre un livre tr\u00e8s \u00e9videmment fondateur pour le f\u00e9minisme de la deuxi\u00e8me vague, d\u2019une part, et notre propre situation historique et politique, de l\u2019autre. Nous qui venons <em>apr\u00e8s<\/em>\u2013 et si vous me permettez la note biographique\u00a0: moi qui ai eu vingt ans l\u2019ann\u00e9e de la mort de Beauvoir, en 1986 -, nous qui avons en t\u00eate les reformulations n\u00e9cessaires du f\u00e9minisme de la troisi\u00e8me vague, les revendications de reconnaissance de femmes non-blanches, non-bourgeoises, et non occidentales, qui avons appris \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019entrecroisement des disqualifications, des subalternisations, des logiques d\u2019effacement \u00e0 la fois diff\u00e9rentes et combin\u00e9es qui ont amen\u00e9 ce substantif g\u00e9n\u00e9rique \u00ab\u00a0les femmes\u00a0\u00bb \u00e0 \u00eatre d\u00e9clin\u00e9\u00a0 de mani\u00e8re infiniment plus complexe (femmes non blanches, femmes prol\u00e9taires, femmes pr\u00e9caires, femmes stigmatis\u00e9es en raison de leur sexualit\u00e9, de leur religion, de leur \u00e2ge, de leur corps), nous mesurons la distance d\u2019avec le livre de 1949. Une distance abyssale, d\u2019un certain point de vue\u00a0: celle qui nous s\u00e9pare d\u2019un texte qui, d\u2019embl\u00e9e, place sa r\u00e9flexion sous la question de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de \u00ab\u00a0la femme\u00a0\u00bb (<em>la\u00a0<\/em>femme\u00a0: on remarquera en passant l\u2019usage du singulier, tr\u00e8s pr\u00e9sent dans le texte).<\/p>\n<p>La seconde consistait au contraire \u00e0 se souvenir d\u2019un tr\u00e8s beau petit film r\u00e9alis\u00e9 par la com\u00e9dienne et militante f\u00e9ministe Delphine Seyrig en 1987, \u00ab\u00a0Pour m\u00e9moire\u00a0\u00bb, qui est montr\u00e9 en ce moment dans le cadre d\u2019une extraordinaire exposition, au Museo Nacional Reina Sofia, \u00e0 Madrid, consacr\u00e9e \u00e0 Delphine Seyrig et \u00e0 son militantisme f\u00e9ministe, c\u2019est-\u00e0-dire aussi aux usages f\u00e9ministes militants de la vid\u00e9o \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970\u00a0; et qu\u2019on peut voir \u00e9galement au Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, que Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos et Ioana Wieder avaient fond\u00e9 en 1982. Delphine Seyrig revient au cimeti\u00e8re Montparnasse un an apr\u00e8s l\u2019enterrement de Beauvoir et trouve la tombe d\u00e9bordante de fleurs. C\u2019est pour elle l\u2019occasion d\u2019entrecroiser par cons\u00e9quent d\u2019une part des images d\u2019avril 1987, des petits mots dans toutes les langues qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9s, pour ce premier anniversaire, sur la tombe au milieu des fleurs, et, de l\u2019autre, des images de l\u2019enterrement de Beauvoir un an plus t\u00f4t \u2013 la marche d\u2019hommage du 19 avril 1986, les centaines de banderoles et de rubans venant de tous les coins du monde, l\u2019inimaginable vari\u00e9t\u00e9 des femmes \u2013 peut-\u00eatre faudrait-il dire aussi\u00a0: des luttes de femmes et du militantisme f\u00e9ministe \u2013 qui composent le cort\u00e8ge qui accompagne Beauvoir au cimeti\u00e8re Montparnasse. Il y a l\u00e0 plus qu\u2019un t\u00e9moignage \u00e9mouvant\u00a0: il y a quelque chose qui dit \u00e0 sa mani\u00e8re l\u2019importance de Beauvoir pour le f\u00e9minisme contemporain bien longtemps apr\u00e8s que <em>Le deuxi\u00e8me sexe\u00a0<\/em>a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, on pourrait se demander si le f\u00e9minisme de Beauvoir se r\u00e9sume au <em>Deuxi\u00e8me sexe\u00a0<\/em>; et \u00e0 l\u2019inverse, si la g\u00e9n\u00e9ration qui fut celle du MLF dans les ann\u00e9es 1970 &#8211; g\u00e9n\u00e9ration que vingt ou trente ans s\u00e9paraient de Beauvoir et dont les exp\u00e9riences politiques de formation avaient \u00e9t\u00e9 si diff\u00e9rentes (la guerre du Vietnam, 1968\u2026) &#8211; devait tant que cela \u00e0 l\u2019illustre \u00ab\u00a0Momonne\u00a0\u00bb. Dans un extrait d\u2019intervention en anglais, que l\u2019on entend dans le petit film de Seyrig, Beauvoir dit elle-m\u00eame\u00a0qu\u2019elle n\u2019a \u00ab\u00a0commenc\u00e9 \u00e0 devenir beaucoup plus active qu\u2019une fois qu\u2019elle a rencontr\u00e9 le MLF\u00a0\u00bb, ce qui posticipe son militantisme f\u00e9ministe de pr\u00e8s de 25 ans par rapport \u00e0 la publication du <em>Deuxi\u00e8me sexe<\/em>.<\/p>\n<p>Je ne referai pas, faute de temps et de comp\u00e9tence, l\u2019histoire du livre\u00a0; ni celle, plus large encore, du f\u00e9minisme de Beauvoir \u2013 cela a \u00e9t\u00e9 excellemment fait ces derni\u00e8res ann\u00e9es, et la bibliographie ne manque pas. Je voudrais simplement tenter de creuser cette tension \u2013 une tension qui ne dit pas qu\u2019un livre est bon ou mauvais, ou qu\u2019il est vrai ou faux, mais qu\u2019il est soumis, parfois, \u00e0 l\u2019usure du temps, qu\u2019il t\u00e9moigne \u00e0 sa mani\u00e8re d\u2019un changement du monde qu\u2019il ne peut totalement accompagner\u00a0; mais que sur d\u2019autres points, il a anticip\u00e9 de mani\u00e8re formidable ce qui devait encore \u00e9merger.<\/p>\n<p>Je proc\u00e9derai par points et je m\u2019en excuse.<\/p>\n<h1>1. Derri\u00e8re \u00ab\u00a0la femme\u00a0\u00bb\u00a0: les femmes.<\/h1>\n<p>Il faut avant toute chose souligner la vari\u00e9t\u00e9 des discours que le livre offre\u00a0: une v\u00e9ritable palette dans laquelle chacune pouvait se reconna\u00eetre, et qui a sans doute fait beaucoup pour son succ\u00e8s. Beauvoir d\u00e9ploie, en particulier dans la seconde partie du livre, toute une s\u00e9rie d\u2019analyses reposant sur des figures \u2013 la jeune fille, la lesbienne, la c\u00e9libataire, la femme mari\u00e9e, la m\u00e8re\u2026 &#8211; dont il faut dire l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est-\u00e0-dire aussi le syst\u00e8me de repr\u00e9sentations et de constrictions, de discriminations et de pr\u00e9jug\u00e9s qui y est associ\u00e9. La forme presque encyclop\u00e9dique de l\u2019ouvrage \u2013 utiliser la presque totalit\u00e9 du savoir pour produire une critique de ce m\u00eame savoir &#8211; \u00a0est \u00e0 coup s\u00fbr l\u2019une de ses forces, puisqu\u2019il permet cette reconnaissance \u00ab\u00a0fine\u00a0\u00bb de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: elle porte aussi avec soi l\u2019id\u00e9e que, derri\u00e8re <em>la femme<\/em>, ou derri\u00e8re <em>les femmes<\/em>, ou derri\u00e8re <em>la cat\u00e9gorie<\/em>\u00a0&#8211; trois expressions par ailleurs utilis\u00e9es par Beauvoir -, il y a une pluralit\u00e9 de syst\u00e8mes d\u2019oppression, de pr\u00e9jug\u00e9s, de biais repr\u00e9sentatifs, qui investissent les diff\u00e9rents champs dans lesquels telle ou telle femme peut se trouver situ\u00e9e, aussi bien pendant les ann\u00e9es de formation que lorsqu\u2019elle rentre dans ce qui semble \u00eatre le passage in\u00e9luctable de toute vie f\u00e9minine &#8211; l\u2019institution du mariage -, ou dans la routine du quotidien, les n\u00e9cessit\u00e9s de la \u00ab\u00a0parure\u00a0\u00bb, les attentes sociales.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9ploiement d\u2019approches fines, qui tend \u00e0 d\u00e9-substantialiser le sujet collectif \u00ab\u00a0la femme\u00a0\u00bb, est encore renforc\u00e9 par la part d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9duite accord\u00e9e \u00e0 des d\u00e9terminations autres que purement situationnelles, institutionnelles ou culturelles (c\u2019est-\u00e0-dire historiques et sociales \u2013 ce qui ne minore en rien leur violence)\u00a0: on se souvient des pages que Beauvoir consacre dans le premier volume \u00e0 la d\u00e9termination physique et psycho-physiologique des femmes dans la partie portant pour titre \u00ab\u00a0Destin\u00a0\u00bb &#8211; mais c\u2019est une partie qui s\u2019ach\u00e8ve par un chapitre, \u00ab\u00a0Le point de vue du mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb, o\u00f9 elle met imm\u00e9diatement \u00e0 distance ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u2013 et par quoi il fallait bien s\u00fbr n\u00e9cessairement passer. J\u2019en cite ici les toutes premi\u00e8res lignes\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas une esp\u00e8ce animale\u00a0: <em>c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 historique<\/em>. <em>La soci\u00e9t\u00e9 humaine est une anti-physis<\/em>\u00a0: elle ne subit pas passivement la pr\u00e9sence de la nature, elle la reprend \u00e0 son compte. Cette reprise n\u2019est pas une op\u00e9ration int\u00e9rieure et subjective\u00a0: elle s\u2019effectue objectivement dans la praxis. Ainsi la femme ne saurait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e simplement comme un organisme sexu\u00e9\u00a0: parmi les donn\u00e9es biologiques, seules ont une importance celles qui prennent dans l\u2019action une valeur concr\u00e8te\u00a0; la conscience que la femme prend d\u2019elle-m\u00eame n\u2019est pas d\u00e9finie par sa seule sexualit\u00e9\u00a0: elle refl\u00e8te une situation qui d\u00e9pend de la structure \u00e9conomique de la soci\u00e9t\u00e9, structure qui traduit le degr\u00e9 de l\u2019\u00e9volution technique auquel est parvenue l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref1\"><\/a>[1]. Que le vocabulaire dans lequel s\u2019exprime cet anti-physicalisme radical puisse nous sembler dat\u00e9 ne doit pas nous emp\u00eacher de percevoir l\u2019importance du propos\u00a0: si, comme Beauvoir le dit au d\u00e9but de la seconde grande partie du livre, \u00ab\u00a0Ce monde a toujours appartenu aux m\u00e2les\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref2\"><\/a>[2], c\u2019est \u00e0 la fois \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un diagnostic historique, \u00e9conomique et social pos\u00e9 sur la situation des femmes, et \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9versibilit\u00e9 de cette situation, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019arriver. Le \u00ab\u00a0fond commun\u00a0sur lequel s\u2019enl\u00e8ve toute existence f\u00e9minine singuli\u00e8re\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref3\"><\/a>[3], c\u2019est le monde tel qu\u2019il est \u00ab\u00a0dans l\u2019\u00e9tat actuel de l\u2019\u00e9ducation et des m\u0153urs\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref4\"><\/a>[4].<\/p>\n<h1>2. Un mat\u00e9rialisme politique, un constructivisme historique.<\/h1>\n<p>La phrase la plus c\u00e9l\u00e8bre du livre, \u00ab\u00a0On ne na\u00eet pas femme\u00a0: on le devient\u00a0\u00bb, doit \u00eatre prise au s\u00e9rieux en ce qu\u2019elle engage, dans les termes m\u00eames de Beauvoir, une rupture avec toute id\u00e9e de destin \u00ab\u00a0biologique, psychique, \u00e9conomique\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref5\"><\/a>[5]. D\u00e8s lors, c\u2019est une analyse de la dynamique de constitution de la femme assign\u00e9e aux t\u00e2ches et aux limites qui sont les siennes qu\u2019il s\u2019agit de produire. La longue partie intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Formation\u00a0\u00bb &#8211; de la naissance \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte \u2013 porte en elle-m\u00eame la marque d\u2019un d\u00e9calage qui est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00fb aux soixante-dix ans qui nous s\u00e9parent de 1949\u00a0: l\u2019effet vintage est \u00e9vident, m\u00eame si les pages consacr\u00e9es par exemple \u00e0 l\u2019institution de la famille, ou \u00e0 la sexualit\u00e9, demeurent d\u2019une actualit\u00e9 \u00e9tonnante. Parfois, l\u2019effet d\u2019anticipation est impressionnant\u00a0: les passages consacr\u00e9s \u00e0 la maternit\u00e9, et le devancement d\u2019une revendication de contr\u00f4le sur son propre corps en tant que reproductif formule d\u00e8s 1949 l\u2019esquisse d\u2019une exigence du droit \u00e0 la contraception et \u00e0 l\u2019avortement<a name=\"_ftnref6\"><\/a>[6].<\/p>\n<p>Parfois au contraire, le raisonnement a terriblement vieilli, non pas par sa faute mais parce que c\u2019est le monde qui a chang\u00e9. Je n\u2019en prendrai qu\u2019un exemple, mais il est de taille.<\/p>\n<h1>3. Travail productif, travail reproductif, I.<\/h1>\n<p>Tout le livre \u2013 il faudrait bien plus de temps pour le montrer, je me borne donc ici \u00e0 l\u2019affirmer \u2013 est plac\u00e9 sous le signe d\u2019une sorte de relecture marxis\u00e9e du chapitre IV de la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019Esprit\u00a0<\/em>de Hegel\u00a0: si l\u2019homme risque sa vie en s\u2019\u00e9loignant de l\u2019animalit\u00e9, la femme donne au contraire la vie et demeure englu\u00e9e dans la naturalit\u00e9. Un exemple parmi de tr\u00e8s nombreuses occurrences\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Certains passages de la dialectique par laquelle Hegel d\u00e9finit le rapport du ma\u00eetre et de l\u2019esclave s\u2019appliqueraient bien mieux au rapport de l\u2019homme \u00e0 la femme. Le privil\u00e8ge du Ma\u00eetre, dit-il, vient de ce qu\u2019il affirme l\u2019Esprit contre la Vie, par le fait de risquer sa vie\u00a0: mais en fait l\u2019esclave vaincu a connu ce m\u00eame risque\u00a0; tandis que la femme est originellement un existant qui donne <em>la\u00a0<\/em>Vie et ne risque pas <em>sa\u00a0<\/em>vie\u00a0; entre le m\u00e2le et elle il n\u2019y a jamais eu de combat\u00a0; la d\u00e9finition de Hegel s\u2019applique singuli\u00e8rement \u00e0 elle. (\u2026) La femelle est plus que le m\u00e2le en proie \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce\u00a0; l\u2019humanit\u00e9 a toujours cherch\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9vader de sa destin\u00e9e sp\u00e9cifique\u00a0; par l\u2019invention de l\u2019outil, l\u2019entretien de la vie est devenu pour l\u2019homme activit\u00e9 et projet tandis que dans la maternit\u00e9 la femme demeurait riv\u00e9e \u00e0 son corps, comme l\u2019animal\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref7\"><\/a>[7].<\/p><\/blockquote>\n<p>En poursuivant l\u2019analogie avec le texte h\u00e9g\u00e9lien, l\u2019homme est aussi celui qui, parce qu\u2019il s\u2019est acquis la position du ma\u00eetre, ne fait que consommer sans fin le monde\u00a0; alors que l\u2019esclave \u2013 la femme -, ayant choisi de ne pas risquer sa vie et demeurant pris(e) \u00e0 ce titre dans l\u2019animalit\u00e9 que le ma\u00eetre a ni\u00e9e, d\u00e9couvre malgr\u00e9 tout une autre mani\u00e8re de mettre \u00e0 distance cette derni\u00e8re. On sait que le raisonnement h\u00e9g\u00e9lien accorde au travail une fonction d\u2019\u00e9mancipation paradoxale parce que l\u2019activit\u00e9 transformatrice du monde est aussi transformatrice de l\u2019esclave lui-m\u00eame. Toute la question politique de l\u2019\u00e9mancipation des femmes va donc \u00eatre de constituer historiquement les conditions de cette transformation\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la s\u00e9parait du m\u00e2le\u00a0; c\u2019est le travail qui peut, seul, lui garantir une libert\u00e9 concr\u00e8te\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref8\"><\/a>[8] \u00e9crit alors Beauvoir.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est sur l\u2019analyse du <em>travail\u00a0<\/em>que le texte a le plus vieilli \u2013 sans doute parce que la conception que Beauvoir en avait en 1949 est difficilement exportable dans le monde de ce d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle qui est le n\u00f4tre. Cette analyse comporte de nombreux points, et je me borne \u00e0 en souligner deux, qui me semblent particuli\u00e8rement importants.<\/p>\n<p>Le premier, c\u2019est que s\u2019il s\u2019agit d\u2019\u0153uvrer aux conditions de transformation de la femme dans la praxis, et si cette \u00e9mancipation passe n\u00e9cessairement par le travail, alors la lutte des femmes est interne \u00e0 la lutte plus g\u00e9n\u00e9rale des prol\u00e9taires. Patriarcat, capitalisme\u00a0: il y a l\u00e0 une articulation fondamentale sur laquelle je vais revenir, et Beauvoir a le m\u00e9rite de l\u2019avoir vue. Mais articulation ne veut pas n\u00e9cessairement dire dissolution, ou absorption.<\/p>\n<p>On a parfois reproch\u00e9 \u00e0 Beauvoir une perspective strictement individualiste \u2013 une perception du texte sans doute nourrie par l\u2019abondance de voix singuli\u00e8res qu\u2019elle cite et dont elle fait tr\u00e9sor et qui constituent v\u00e9ritablement la trame du livre et sa richesse. Le reproche est injuste\u00a0: la conscience de ce qu\u2019il s\u2019agit de parvenir \u00e0 un front de lutte et d\u2019\u00e9mancipation collectif est pourtant clair\u00a0: \u00ab\u00a0Le mal ne vient pas d\u2019une perversit\u00e9 individuelle \u2013 et la mauvaise foi commence, lorsque chacun s\u2019en prend \u00e0 l\u2019autre -, il vient d\u2019une situation contre laquelle toute conduite singuli\u00e8re est impuissante\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref9\"><\/a>[9]. Mais le mod\u00e8le de r\u00e9solution de la contradiction est bien avant tout celui d\u2019une \u00e9galit\u00e9 sociale, qui contiendrait en son sein l\u2019\u00e9galit\u00e9 homme-femme\u00a0: \u00ab\u00a0Un monde o\u00f9 les hommes et les femmes seraient \u00e9gaux est facile \u00e0 imaginer car c\u2019est exactement celui qu\u2019avait <em>promis\u00a0<\/em>la r\u00e9volution sovi\u00e9tique\u00a0: les femmes \u00e9lev\u00e9es et form\u00e9es exactement comme les hommes travailleraient dans les m\u00eames conditions et pour les m\u00eames salaires\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref10\"><\/a>[10]. Bien plus tard, en 1972, dans une interview accord\u00e9e au <em>Nouvel Observateur<\/em>, Beauvoir allait revenir sur la question et d\u00e9clarer\u00a0: \u00ab\u00a0\u00ab Tout ce que je peux constater, et qui m\u2019a amen\u00e9e \u00e0 modifier mes positions du <em>Deuxi\u00e8me sexe<\/em>, c\u2019est que la lutte des classes proprement dite n\u2019\u00e9mancipe pas les femmes \u00bb. Mais elle continuait \u00e0 souligner l\u2019union n\u00e9cessaire des luttes : \u00ab Moi, ma tendance est de vouloir lier l\u2019\u00e9mancipation f\u00e9minine \u00e0 la lutte de classes. J\u2019estime que le combat des femmes, tout en \u00e9tant singulier, est li\u00e9 \u00e0 celui qu\u2019elles doivent mener avec les hommes. Par cons\u00e9quent, je refuse compl\u00e8tement la r\u00e9pudiation totale de l\u2019homme \u00bb<a name=\"_ftnref11\"><\/a>[11].<\/p>\n<p>J\u2019ouvre ici une br\u00e8ve parenth\u00e8se.<\/p>\n<p>Sur la position de Beauvoir au moment de la publication du <em>Deuxi\u00e8me sexe<\/em>, on ne peut pas ne pas faire le parall\u00e9lisme avec les propos de Sartre sur la question de la race au moment de la publication \u2013 en 1948, un an auparavant \u2013 de \u00ab\u00a0Orph\u00e9e noir\u00a0\u00bb, la pr\u00e9face qu\u2019il avait r\u00e9dig\u00e9e pour l\u2019<em>Anthologie de la nouvelle po\u00e9sie n\u00e8gre et malgache\u00a0<\/em>de L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor. Voil\u00e0 ce qu\u2019\u00e9crit alors Sartre\u00a0: \u00ab\u00a0En fait, la n\u00e9gritude appara\u00eet comme le temps faible d\u2019une progression dialectique\u00a0: l\u2019affirmation th\u00e9orique et pratique de la supr\u00e9matie du Blanc est la th\u00e8se\u00a0; la position de la n\u00e9gritude comme valeur antith\u00e9tique est le moment de la n\u00e9gativit\u00e9. Mais ce moment n\u00e9gatif n\u2019a pas de suffisance par lui-m\u00eame et les Noirs qui en usent le savent fort bien\u00a0; ils savent qu\u2019il vise \u00e0 pr\u00e9parer la synth\u00e8se ou r\u00e9alisation de l\u2019humain dans une soci\u00e9t\u00e9 sans races. Ainsi la N\u00e9gritude est pour se d\u00e9truire, elle est passage et non aboutissement, moyen et non fin derni\u00e8re\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref12\"><\/a>[12]. Rappelons au passage le commentaire sans appel de Frantz Fanon dans <em>Peau noire, masques blancs<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0Quand je lus cette page, je sentis qu\u2019on me volait ma derni\u00e8re chance\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref13\"><\/a>[13].<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, le parall\u00e9lisme n\u2019est peut-\u00eatre pas si fond\u00e9 que cela, et il faut sans doute \u00eatre juste avec Beauvoir\u00a0: on sent, malgr\u00e9 tout, chez elle, un souci de ne pas perdre en route la singularit\u00e9 du combat des femmes \u2013 une singularit\u00e9 qu\u2019il faut arriver \u00e0 conjuguer avec une id\u00e9e de l\u2019\u00e9mancipation qui demeure une cat\u00e9gorie universelle. Mais la tension est bien l\u00e0, et elle est permanente, parce que, elle le reconna\u00eet elle-m\u00eame, \u00ab\u00a0la majorit\u00e9 des travailleurs aujourd\u2019hui sont des exploit\u00e9s\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref14\"><\/a>[14], et que le travail n\u2019est pas la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Second point, toujours \u00e0 propos du travail. Si le travail, en tant qu\u2019activit\u00e9 transformatrice de soi et du monde, est un vecteur d\u2019\u00e9mancipation, il est essentiel d\u2019en dire la d\u00e9finition et le p\u00e9rim\u00e8tre. Le travail productif est, dans les analyses du <em>Deuxi\u00e8me sexe<\/em>, syst\u00e9matiquement oppos\u00e9 au travail reproductif, dont il s\u2019agit au contraire de sortir. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb travail\u00a0; de l\u2019autre, toute cette s\u00e9rie d\u2019activit\u00e9s domestiques invisibles et non reconnues, assujettissantes et d\u00e9qualifiantes, dont il faut se lib\u00e9rer. Beauvoir voit bien que l\u2019activit\u00e9 domestique est paradoxalement la condition de possibilit\u00e9 du travail que l\u2019on consid\u00e8re comme digne de ce nom \u2013 \u00ab\u00a0L\u2019homme est reli\u00e9 \u00e0 la collectivit\u00e9, en tant que producteur et citoyen, par les liens d\u2019une solidarit\u00e9 organique fond\u00e9e sur la division du travail\u00a0; le couple est une personne sociale, d\u00e9fini par la famille, la classe le milieu\u00a0; la race auxquels il appartient\u00a0\u00bb, \u00e9crit-elle alors<a name=\"_ftnref15\"><\/a>[15], en comprenant \u00e0 quel point le travail reproductif, si on entend par l\u00e0 non seulement la reproduction biologique mais toute contribution \u00e0 la reproduction de la force de travail, est la condition dissimul\u00e9e du travail productif \u2013 une sorte de condition effac\u00e9e, un pur moyen au service d\u2019une fin qui n\u2019a de cesse de l\u2019occulter en tant que telle. Beauvoir insiste\u00a0: \u00ab\u00a0Mais ce qui rend ingrat le r\u00f4le de la femme-servante, c\u2019est la division du travail qui la voue tout enti\u00e8re au g\u00e9n\u00e9ral et \u00e0 l\u2019inessentiel\u00a0; l\u2019habitat, l\u2019aliment <em>sont utiles \u00e0 la vie mais ne lui conf\u00e8rent pas de sens\u00a0<\/em>: les buts imm\u00e9diats de la m\u00e9nag\u00e8re <em>ne sont que des moyens, non des fins v\u00e9ritables<\/em>\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref16\"><\/a>[16]. En somme\u00a0: il y a, dans ce que l\u2019on nomme \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb, un dedans et un dehors du travail, une fin (la production) et un moyen (la reproduction), une visibilit\u00e9 et un effacement, et c\u2019est la forme que prend, du point de vue de l\u2019activit\u00e9, la division sexuelle des r\u00f4les et des t\u00e2ches.<\/p>\n<p>L\u2019improductivit\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 domestique f\u00e9minine, tout juste esquiss\u00e9e comme condition de la production masculine, sous-entend en r\u00e9alit\u00e9 deux \u00e9l\u00e9ments de raisonnement. Le premier, classiquement emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse marxienne de la production, ne reconna\u00eet de travail productif que l\u00e0 o\u00f9 il y a production de survaleur \u2013 ce qui n\u2019est bien \u00e9videmment pas le cas du travail domestique en 1949. Dans cette grille de lecture, le travail domestique est par cons\u00e9quent fonci\u00e8rement improductif. C\u2019est parfois ce qui \u00e9merge aussi de positions plus tardives de Beauvoir \u2013 je pense \u00e0 cet entretien de 1972 que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, \u00ab\u00a0La femme r\u00e9volt\u00e9e\u00a0\u00bb, o\u00f9 elle dit\u00a0: \u00ab Je trouve que les analyses qui font de l\u2019oppression patriarcale l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019oppression capitaliste ne sont pas justes. Le travail de la m\u00e9nag\u00e8re ne produit pas de plus-value : c\u2019est une autre condition que celle de l\u2019ouvrier \u00e0 qui on vole la plus-value de son travail. Je voudrais savoir exactement quels rapports existent entre les deux. Toute la tactique que doivent suivre les femmes en d\u00e9pend\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref17\"><\/a>[17].<\/p>\n<p>Le second tend \u00e0 distinguer le travail masculin, producteur de transformations durables de la nature, et ce travail vain, quotidien et r\u00e9p\u00e9titif, que rien ne retient \u00e0 la surface des choses, et qui s\u2019\u00e9puise presque imm\u00e9diatement dans une consommation instantan\u00e9e, qui est celui des femmes. <em>Le deuxi\u00e8me sexe\u00a0<\/em>est \u00e9crit neuf ans avant la publication de <em>The Human Condition\u00a0<\/em>de Arendt \u2013 mais quand Beauvoir \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Le plus triste, c\u2019est que ce travail n\u2019aboutit m\u00eame pas \u00e0 une cr\u00e9ation durable (\u2026). Il faut donc que le produit du travail m\u00e9nager se consomme\u00a0; une constante renonciation est exig\u00e9e de la femme dont les op\u00e9rations ne s\u2019ach\u00e8vent que par leur destruction\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref18\"><\/a>[18], ou bien quand elle prend de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e l\u2019exemple du plat tout juste sorti du four et pos\u00e9 triomphalement sur la table \u2013 avant qu\u2019il ne soit an\u00e9anti par les app\u00e9tits familiaux -, elle distingue en r\u00e9alit\u00e9 dans des termes presque arendtiens la production d\u2019une transformation affectant le monde et se survivant \u00e0 elle-m\u00eame, qui est la pr\u00e9rogative des hommes, et l\u2019\u00e9vanescence un peu ridicule des produits du labeur domestique, qui est destin\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre litt\u00e9ralement sans laisser de trace. La pure consommation \u00e0 laquelle est destin\u00e9 le pur labeur \u2013 le <em>travail\u00a0<\/em>au sens arendtien \u2013 est ici assign\u00e9 aux femmes\u00a0; quant \u00e0 l\u2019<em>\u0153uvre<\/em>, dans les termes de Arendt, elle est tout entier du ressort du travail masculin.<\/p>\n<p>Conclusion de Beauvoir\u00a0: \u00ab\u00a0Ainsi, le travail que la femme ex\u00e9cute \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du foyer ne lui conf\u00e8re pas une autonomie\u00a0: il n\u2019est pas directement utile \u00e0 la collectivit\u00e9, il ne d\u00e9bouche pas sur l\u2019avenir, <em>il ne produit rien<\/em>\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref19\"><\/a>[19].<\/p>\n<h1>4. Travail productif, travail reproductif, II.<\/h1>\n<p>Il y a bien longtemps que la prise en consid\u00e9ration du travail reproductif est entr\u00e9e de plein droit non seulement dans les revendications f\u00e9ministes mais dans l\u2019analyse \u00e9conomique et sociologique de la production de la valeur. De la saison intense des luttes f\u00e9ministes r\u00e9clamant un salaire domestique, des \u00ab\u00a0wages for housework\u00a0\u00bb, un \u00ab\u00a0salario per il lavoro domestico\u00a0\u00bb \u2013 on pense ici aux textes de Mariarosa Dalla Costa et de Selma James \u2013 on se souvient peut-\u00eatre trop peu, m\u00eame si certaines f\u00e9ministes plus r\u00e9centes ont repris le fil de ces analyses essentielles \u2013 je pense ici par exemple \u00e0 Silvia Federici.\u00a0 On se souvient trop peu, sans doute, mais force est de reconna\u00eetre que le travail reproductif des femmes, si longtemps ni\u00e9\u00a0<em>comme travail<\/em>, est devenu aujourd\u2019hui le barycentre de tout un secteur que l\u2019on d\u00e9signe parfois comme <em>services \u00e0 la personne<\/em>, parfois encore comme \u00ab\u00a0\u00e9conomie du <em>care<\/em>\u00a0\u00bb, et qui est loin d\u2019\u00eatre ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019exploitation capitaliste, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019extraction de survaleur. Du travail \u00e9ducatif au travail du soin, de l\u2019assistance aux personnes d\u00e9pendantes aux multiples visages de la valorisation affective des prestations productives, le devenir-femme du travail avance, il est au c\u0153ur du processus de valorisation du capital actuel, et il repr\u00e9sente, au regard des analyses de Beauvoir en 1949, un double paradoxe. C\u2019est avec ce double paradoxe que j\u2019aimerais en terminer.<\/p>\n<p>Premier paradoxe\u00a0: alors que les femmes ont \u00e9t\u00e9 historiquement exclues du monde du travail, et que l\u2019un des enjeux de leur \u00e9mancipation a correspondu avec une lutte pour une sortie des murs domestiques et l\u2019acc\u00e8s au march\u00e9 du travail, ce m\u00eame march\u00e9 du travail pr\u00e9sente aujourd\u2019hui de plus en plus, et toujours plus g\u00e9n\u00e9ralement, les caract\u00e9ristiques de ce que l\u2019on a consid\u00e9r\u00e9 historiquement comme le non-travail domestique f\u00e9minin\u00a0: un temps de labeur confondu avec le temps de la vie tout enti\u00e8re, une invisibilisation de plus en plus grande, une d\u00e9composition de plus en plus importante du cadre juridique dans lequel prend place l\u2019activit\u00e9, et des qualit\u00e9s enti\u00e8rement bascul\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019affectivit\u00e9, de la compr\u00e9hension, de l\u2019\u00e9motion, de la patience et de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de l\u2019attention, de la disponibilit\u00e9 et de la facult\u00e9 d\u2019adaptation \u2013 en somme\u00a0: des qualit\u00e9s \u00ab\u00a0f\u00e9minines\u00a0\u00bb, ces m\u00eames\u00a0 qualit\u00e9s que l\u2019on a bien tent\u00e9 de naturaliser par le pass\u00e9 pour en faire l\u2019essence du substantif g\u00e9n\u00e9rique \u00ab\u00a0la femme\u00a0\u00bb, mais qui n\u2019en sont pas moins devenues les qualit\u00e9s que l\u2019on demande aujourd\u2019hui \u00e0 tous, travailleuses et travailleurs, afin de produire de la valeur.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me paradoxe\u00a0: s\u2019il y a bien une intuition \u00e0 reprendre aujourd\u2019hui au <em>Deuxi\u00e8me sexe<\/em>, c\u2019est celle dont Beauvoir ne sait pas exactement que faire et autour de laquelle elle ne cessera de tourner jusqu\u2019au ann\u00e9es 1970, qui consiste \u00e0 postuler le lien entre critique du patriarcat et critique du capitalisme. Beauvoir ne sait qu\u2019en faire parce que l\u2019alternative devant laquelle elle se trouve semble se r\u00e9sumer au choix de la contradiction la plus grande, ou \u00e0 celle de \u00ab\u00a0l\u2019ennemi principal\u00a0\u00bb, pour reprendre l\u2019expression de Christine Delphy\u00a0; et que, j\u2019ai essay\u00e9 de le montrer rapidement, le texte de 1949 est tiraill\u00e9 entre la volont\u00e9 de pr\u00e9server une singularit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation des femmes et l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut \u0153uvrer \u00e0 une universalisation des mouvements d\u2019\u00e9mancipation en g\u00e9n\u00e9ral, dans laquelle le f\u00e9minisme trouvera bien entendu sa place.<\/p>\n<p>J\u2019ignore si, en 1949, il \u00e9tait possible de penser autrement. Ce que je sais, c\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui, nombreuses sont les f\u00e9ministes pour lesquelles la d\u00e9nonciation du patriarcat comme syst\u00e8me in\u00e9galitaire, comme structure sociale assujettissante, comme assignation des femmes \u00e0 une improductivit\u00e9 suppos\u00e9e (qui va de pair, soit dit en passant, avec une aphasie postul\u00e9e), passe avant toute chose par un renversement radical de cette \u00ab\u00a0improductivit\u00e9\u00a0\u00bb. Les femmes ne cessent de produire. La reproduction sociale a \u00e9t\u00e9 historiquement la <em>condition de possibilit\u00e9\u00a0<\/em>de ce que nous avons appel\u00e9 pendant deux si\u00e8cles \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb\u00a0; elle se confond aujourd\u2019hui avec la production elle-m\u00eame, dont le pillage syst\u00e9matique, la spoliation de la valeur, est au c\u0153ur du nouvel extractivisme du capital. Extraire de la valeur de nos vies\u00a0: qui, mieux que les femmes, peut en comprendre les rouages\u00a0? Les femmes ont \u00e9t\u00e9 historiquement soumises \u00e0 ce saccage avant les hommes\u00a0: il leur revient de montrer aux hommes comment il fonctionne. Saper les bases du patriarcat, c\u2019est donc contribuer \u00e0 produire une critique puissante du capitalisme actuel\u00a0: non pas parce que les femmes seraient une nouvelle avant-garde, qu\u2019elles seraient meilleures que les hommes, ou que leurs qualit\u00e9s <em>en tant que femmes\u00a0<\/em>en feraient des sujets politiques meilleurs. Non, rien de tout cela\u00a0: simplement parce que l\u2019exploitation capitaliste a chang\u00e9 de visage, et fait de ce qui \u00e9tait le \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb de la production \u00a0assign\u00e9 pendant des si\u00e8cles aux femmes son c\u0153ur le plus intime, et de la rel\u00e9gation des femmes le cadre g\u00e9n\u00e9ral d\u2019une exploitation que nous avons d\u00e9sormais, toutes et tous, en partage. \u00ab\u00a0On ne nait pas femmes, on le devient\u00a0\u00bb, \u00e9crit Beauvoir en 1949. On aurait envie d\u2019ajouter en 2019, au nom de ce devenir-femme du travail et de la production contre quoi il faut se dresser\u00a0: les hommes ne naissent pas femmes, mais de plus en plus souvent ils le deviennent. A nous de le leur apprendre.<\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\">Notes<\/h1>\n<p><a name=\"_ftn1\"><\/a>[1] Simone de Beauvoir, <em>Le deuxi\u00e8me sexe<\/em>, Paris, Gallimard, 1949, chapitre III\u00a0: \u00ab\u00a0Le point de vue du mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb \u2013 r\u00e9ed. coll. \u00ab\u00a0Folio\u00a0Essais\u00a0\u00bb, vol. I, p. 98. C\u2019est moi qui souligne.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\"><\/a>[2] Id., <em>ibid<\/em>., vol. I, Deuxi\u00e8me partie\u00a0: \u00ab\u00a0Histoire\u00a0\u00bb, p. 111.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\"><\/a>[3] Id., <em>ibid<\/em>. vol. II, \u00ab\u00a0Introduction\u00a0\u00bb, p. 9.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\"><\/a>[4] Id, <em>ibid<\/em>. vol. II, p. 9.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\"><\/a>[5] Id.,\u00a0<em>ibid<\/em>., vol. II, p. 13.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn6\"><\/a>[6] Voir par exemple vol. II, p. 608\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a une fonction f\u00e9minine qu\u2019il est actuellement presque impossible d\u2019assumer en toute libert\u00e9, c\u2019est la maternit\u00e9\u00a0; en Angleterre, en Am\u00e9rique, la femme peut du moins la refuser \u00e0 son gr\u00e9 gr\u00e2ce aux pratiques du <em>birth-control<\/em>\u00a0; on a vu qu\u2019en France elle est souvent accul\u00e9e \u00e0 des avortements p\u00e9nibles et couteux\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a name=\"_ftn7\"><\/a>[7] Id., <em>ibid<\/em>., vol. I, \u00ab\u00a0Histoire\u00a0\u00bb, p. 116-117. C\u2019est Beauvoir qui souligne.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn8\"><\/a>[8] Id., <em>ibid<\/em>., vol. II, Quatri\u00e8me partie, \u00ab\u00a0Vers la lib\u00e9ration\u00a0\u00bb, chapitre XIV\u00a0: \u00ab\u00a0La femme ind\u00e9pendante\u00a0\u00bb, p. 587.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn9\"><\/a>[9] Id., <em>ibid.<\/em>, vol. II, \u00ab\u00a0Conclusion\u00a0\u00bb, p. 643.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn10\"><\/a>[10] Id., <em>ibid<\/em>., vol. II, p. 643.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn11\"><\/a>[11] Simone de Beauvoir, \u00ab\u00a0La femme r\u00e9volt\u00e9e\u00a0\u00bb, propos recueillis par A. Schwarzer, <em>Le Nouvel Observateur, <\/em>14 f\u00e9vrier 1972, p. 47-54, reproduit dans F. Claude et F. Gonthier, <em>Les \u00e9crits de Simone De Beauvoir. La vie, l\u2019\u00e9criture<\/em>, Paris, Gallimard, 1979, p. 482-497.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn12\"><\/a>[12] Jean-Paul Sartre \u00ab\u00a0Orph\u00e9e noir\u00a0\u00bb, Pr\u00e9face \u00e0 L. S. Senghor, <em>Anthologie de la nouvelle po\u00e9sie n\u00e8gre et malgache<\/em>, Paris, PUF, 1948, p. XL et suivantes.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn13\"><\/a>[13] Frantz Fanon, <em>Peau noire, masques blancs<\/em>, Paris, Seuil, 1952, r\u00e9ed. coll. \u00ab\u00a0Points Essais\u00a0\u00bb, p. 108.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn14\"><\/a>[14] Simone de Beauvoir, <em>Le deuxi\u00e8me sexe<\/em>, <em>op. cit<\/em>. vol. II, chapitre XIV\u00a0: \u00ab\u00a0La femme ind\u00e9pendante\u00a0\u00bb, p. 588.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn15\"><\/a>[15] Id., <em>ibid<\/em>. vol. II, chapitre VII\u00a0: \u00ab\u00a0La vie en soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, p. 387<\/p>\n<p><a name=\"_ftn16\"><\/a>[16] Id., <em>ibid<\/em>., vol. II, chapitre V\u00a0: \u00ab\u00a0La femme mari\u00e9e\u00a0\u00bb, p. 272. C\u2019est Beauvoir qui souligne.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn17\"><\/a>[17] Simone de Beauvoir, \u00ab\u00a0La femme r\u00e9volt\u00e9e\u00a0\u00bb, <em>op. cit<\/em>., p.486 et 490-491 .<\/p>\n<p><a name=\"_ftn18\"><\/a>[18] Simone de Beauvoir, <em>Le deuxi\u00e8me sexe<\/em>, <em>op. cit<\/em>.., chap. V, \u00ab\u00a0La femme mari\u00e9e\u00a0\u00bb, p. 274.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn19\"><\/a>[19] Id., <em>ibid<\/em>., p. 276. C\u2019est moi qui souligne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Judith Revel Il est difficile de se poser la question de la post\u00e9rit\u00e9 d\u2019un texte aussi ancr\u00e9 dans les d\u00e9bats de son propre temps que Le deuxi\u00e8me sexe\u00a0de Beauvoir. Soixante-dix ans, voil\u00e0 ce qui nous s\u00e9pare de ces mille&hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/judith-revel-sur-le-deuxieme-sexe-de-simone-de-beauvoir\/\" class=\"more-link\">Continue Reading <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1641,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[51935],"tags":[],"class_list":["post-306","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-posts-3-13"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/306","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1641"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=306"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/306\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=306"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=306"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.law.columbia.edu\/critique1313\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=306"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}