François Ewald sur “Etat vs. pouvoir : Foucault et la philosophie politique

By François Ewald 

[a translation by Raphaëlle Jean Burns will be posted shortly]

« Il est vrai que l’Etat m’intéresse, mais il ne m’intéresse que différentiellement. Je ne crois pas que l’ensemble des pouvoirs qui sont exercés à l’intérieur d’une société – et qui assurent dans cette société l’hégémonie d’une classe, d’une élite ou d’une caste, – se résume entièrement au système de l’Etat. L’Etat, avec ses grands appareils judiciaires, militaires et autres, représente seulement la garantie, l’armature de tout un réseau de pouvoirs qui passe par d’autres canaux, différents de ces voies principales. Mon problème est d’effectuer une analyse différentielle des différents niveaux de pouvoir dans la société. Par conséquent, l’Etat y occupe une place importante, mais non pas prééminente. » Michel Foucault, “Les Réponses du philosophe,” Dits et Ecrits, n° 163

1. Avec Théories et institutions pénales (1971-1972), MF installe la scène de sa philosophie sur le terrain politique. Il redistribue le jeu de la philosophie politique traditionnelle en distinguant la question du « pouvoir » (qu’il va reformuler de fond en comble) de celle de l’Etat.

La thèse que je voudrais soutenir est un peu paradoxale :

  •  D’un côté, pour saisir la question du « pouvoir », pour en isoler la réalité, qui émerge dans ce cours, il faut cesser de se focaliser sur l’Etat et ses appareils (langage marxiste disponible à l’époque, mais il faudrait dire plus généralement de l’ensemble des discours de type « histoire des institutions » qui font du pouvoir l’affaire de l’Etat).
  • D’un autre côté, la première saisie que fait MF du « pouvoir » se fait précisément à travers l’exercice du pouvoir d’Etat, à travers une vaste opération de répression d’une sédition populaire, par l’étude de la constitution d’un appareil d’Etat (l’appareil judicaire et policier), mieux d’une procédure (la « justice armée ») à travers laquelle l’Etat se manifeste comme « corps » distinct de la personne du roi. Naissance de l’Etat administratif, avec ses « appareils », appropriation/expropriation de fonctions jusqu’alors distribuées entre la personne du roi et la noblesse.

En réalité, cela n’a rien de paradoxal : l’Etat, ses appareils, ses institutions, sont un écran, toujours en décalage, en retard sur la réalité du « pouvoir » (i.e. des rapports de force) ; si on part de l’Etat on rate le pouvoir, si on part du pouvoir, on comprend l’Etat (mais aussi que ce n’est pas l’essentiel).

2. Dans Théories et institutions pénales, le « pouvoir » (les « relations de pouvoir ») est saisi à trois niveaux :

  • Un niveau politique: les rituels d’une « cérémonie politique » très particulière, et décisive, la répression d’une sédition populaire, les Nu-pieds, moment d’une bataille singulière où le pouvoir de l’Etat réduit presque définitivement ses concurrents.

A travers la description extrêmement précise de cette prise de pouvoir, MF étudie une forme spécifique de relation de pouvoir qu’il appelle « système de répression » (MF n’a pas encore élaboré l’ensemble du vocabulaire qui lui servira à l’analyse des relations de pouvoir). « Système de répression », « répression » : l’Etat moderne (intendant, justice, police) se constitue en fonction d’une logique de répression des séditions populaires. Une forme complète de relation de pouvoir (sans doute différente de « séquestration » – La Société punitive – qui n’est pas spécifiquement d’Etat). Une « forme complète », je veux dire que ce cours n’est pas l’ébauche, encore maladroite, de ce qu’on trouvera reformulé, abouti par exemple dans Surveiller et punirThéorie et institutions pénales fait l’analyse d’un régime de pouvoir spécifique – la « répression » (régime de pouvoir d’Etat) qui n’a pas la forme de la surveillance ou de la discipline, ou même du contrôle et sur laquelle il ne reviendra plus.

Affirmer la consistance de cette figure du pouvoir pourra surprendre quand on sait les critiques que MF adressera à ceux qui font de la répression l’opération même du pouvoir (La Volonté de savoir), expression d’une vision trop juridique de l’Etat et du pouvoir. Pas de contradiction. Le pouvoir d’Etat peut bien être répressif, sans que la réalité, la multiplicité des relations de pouvoir s’y réduisent. Précisément, on pourrait dire que l’étude des relations de pouvoir au niveau de l’Etat, du pouvoir comme « répressif », relève de mécanismes qui existent à son niveau propre, celui des « cérémonies politiques », niveau d’étude que MF isole, systématise, théorise (celui de la « dynastique ») dans Théories et institutions pénales, mais qu’il ne poursuivra pas.

  • Le niveau des pratiques et des institutions judiciaires. Niveau micro, niveau généalogique. Autre niveau, autre forme de relations de pouvoir, pas du tout liées à l’Etat, forme plutôt de micro-pouvoirs dispersés, entre agents susceptibles de se faire la guerre, de s’adresser des prétentions entre eux. Le rapport de justice est un rapport de pouvoir : « La règle et la lutte, la règle dans la lutte, c’est cela le juridique » (p.115).

MF met en œuvre une philosophie du droit très originale où se distinguent d’une part

la notion de « droits » (plus que de droit). Les droits désignent des formes de relations de pouvoir instables sur fond de guerre civile perpétuelle, indéfinie. D’où l’importance de la problématique des droits chez MF (même si critique  « du » droit).

Et d’autre part

la fonction économique des rapports juridiques. Les droits sont des droits de propriété, des formes d’appropriation. Dimension économique immédiate des relations de pouvoir. La justice n’a pas du tout à l’origine (germanique) une fonction de répression, mais de circulation des richesses. Le judicaire ne prend une forme répressive qu’au bout d’un long processus d’appropriation/expropriation des justices par l’Etat qui en fait un instrument de lutte antiséditieuse (distinction des droits « civil » et « pénal »).

  • Le niveau épistémologique des relations de savoir-pouvoir.

Si on ne lit pas ce cours comme une ébauche, MF proposerait une analyse des relations de pouvoir selon trois niveaux : niveau politique (macro, Etat, dynastique), niveau juridique (micro, le juridique va être remplacé par le normatif, généalogie), niveau épistémologique (critique). Ce serait la théorie des trois fonctions selon MF.

3. Par la suite, ce jeu, à la fois complice et différentiel, pouvoir/Etat se continue :

  • Dans La Société punitive, l’Etat est très absent, la relation de pouvoir est analysée dans sa dimension morale : elle vise l’âme.
  • Dans La Volonté de savoir, MF ouvre sur des formes de relations de pouvoir (le bio-pouvoir) essentiellement mises en œuvre au niveau étatique. Mais l’Etat est à nouveau dénoncé comme un masque : les Etats peuvent s’opposer dans leurs apparences juridiques, leurs formes constitutionnelles, ils mettent en œuvre les mêmes relations de pouvoir.
  • Avec Sécurité, territoire population et Naissance de la biopolitique, la question du gouvernement permet de reformuler le programme du différentiel pouvoir/Etat. L’Etat devient l’horizon d’une pratique gouvernementale (raison d’Etat) avant que l’Etat ne soit lui-même gouvernementalisé (libéralisme).

Le même différentiel se retrouve dans la pratique politique de MF où la question de l’Etat n’est pas éludée : cas du GIP, combat contre les pratiques de « sécurité » (Klaus Croissant).

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Lectures complémentaires dans Dits et Ecrits :

  • N° 98 : « Par-delà le bien et le mal »
  • N°105 : « Le grand enfermement »
  • N°106 : « les intellectuels et le pouvoir »
  • N°108 : « Sur la justice populaire »
  • N°125 : « Prisons et révoltes dans les prisons »
  • N°163 : « Michel Foucault. Les réponses du philosophe »

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